Pratique, scénique, politique

Le titre est… énigmatique et il pourrait se passer de virgules. Le Théâtre National accueille pour trois jours des conférences gesticulées. Un genre à la croisée de la conférence classique et du théâtre et une pratique de ce qu’on nomme éducation populaire en France ou éducation permanente en Belgique. A découvrir.

En France, il y a dix ans que les conférences gesticulées circulent. Grâce à l’action de la scop Le Pavé en Bretagne et au brio de Franck Lepage qui les a popularisées. Le Pavé s’est auto-dissous en 2014 — et redéployé — mais le mouvement ne s’est pas interrompu. On en recense aujourd’hui plus de 200. En Belgique, un collectif s’est créé en 2014 et répertorie une dizaine de conférences à ce jour.

Mais qu’est-ce donc précisément? Ses initiateurs l’ont défini comme une forme scénique mélangeant du savoir froid sur un sujet, et notamment de la radicalité (revenir aux racines de ce sujet), les histoires de vie des conférenciers-gesticulants par rapport à ce sujet, de l’humour et de l’auto-dérision, et un atterrissage politique (ce qu’on peut faire pour agir sur ce sujet).

En une formule, ce pourrait être l’intelligence politique des citoyens qui se met en scène en partant de l’individu pour viser la transformation sociale. Ainsi que l’explique un texte approfondi sur le site L’ardeur où s’active désormais Franck Lepage. Qui lui-même en donne une définition plus politique encore [1].

Il y a bien des choses à en dire et nous y reviendrons. Pour l’heure, place à la Grande Générale qui permettra à beaucoup — on l’espère — de découvrir cette forme innovante qui se rapproche du théâtre-action. C’est au Théâtre National ces 22, 23 et 24 juin. Des manifestants alias des conférenciers gesticulants y occuperont la scène de la grande salle.

Cette présentation est la suite d’une formation qui s’est déroulée de mars à juin sous la conduite du collectif La Volte, en coproduction avec le National et en collaboration avec Quinoa et Bruxelles Laïque. Les 14 personnes qui ont traversé ce processus de création original viendront partager leurs expériences et recherches sur le rôle de la prison, le burnout, la transmission, le service public, la culture du viol, le monde de la recherche, la liberté d’expression et le fascisme ordinaire…

En décembre 2017 et mai 2018, le Théâtre National proposera deux autres séries. Mais pourquoi attendre?


Entrée gratuite mais réservation conseillée:
02 203 53 03 ou location@theatrenational.be
Théâtre National (boulevard Emile Jacqmain, 111-115, 1000 Bruxelles)

Au programme

Jeudi 22 juin

15h00-16h15: «Aux suivants» par Jacques Dehaese
Est-ce à mon tour de passer pour un vieux con qui ne saurait agiter que du vent pour transmettre aux jeunes que… Quoi? Ou alors: Qui? Avec qui? Comment? Pour quel résultat?
Et si nous nous retrouvions après mes gesticulations pour un échange entre générations?

16h45-18h00: «Le travail, quel choix?!» par Olivier Vermeulen
Crise écologique, crise sociale… les deux faces d’une même pièce? Et si cette pièce sans fin nous offrait l’opportunité de nous retrousser les manches et d’éprouver la joie de “travailler” ensemble pour un monde nouveau? Mission impossible? Ou radicale? Entre rire et pleurer, la conférence nous invite à l’imaginer!

19h15-20h45: «Le choix, quel travail?!» par Thomas Prédour
Études, amour, travail, politique, loisirs, religion,… À chaque instant de notre vie, nous posons des choix. Que disent-ils de nous? Sont-ils libres ou pas? Pouvons-nous avoir prise sur eux? Cette conférence gesticulée fera aussi quelques détours par le funambulisme, le Québec, une scène de théâtre,…

21h15-22h30: «La recherche, c’est nos oignons!» par Barbara Van Dyck
Pourquoi les histoires fabriquées dans les universités sont-elles plus vraies que celles qu’on fabrique dans les champs? Depuis quand les chercheurs en savent-ils plus sur l’agriculture que les paysannes? Comment éviter que la science moderne contribue à détruire nos savoirs et nos enfants ? Quelle place pour l’université dans un futur avec avenir?
Une promenade errante dans un champ en recherche.

Vendredi 23 juin

15h00-16h15: «L’École ne m’épanouit pas, c’est inouï…» par Jérémy Van Houtte
Il parait que j’avais toutes les capacités pour réussir, mais je ne me forçais pas assez.
Peut-être que j’étais fainéant?… Mais alors on est beaucoup dans le cas…
Et si on réinventait l’école à la taille des enfants au lieu de vouloir adapter les enfants à la taille de l’école?

16h45-18h00: «Burn-out» par Camille Latin
Adaptabilité, performance, efficacité, hyper connexion, compétition, tous ces mots sont les diktats du monde moderne, auxquels on se soumet insidieusement dans le travail. Pour qui, pourquoi? Face à ces diktats, le burn-out vient brutalement nous rappeler nos limites et nous questionne sur le sens de nos actions et de notre soumission. Le burn-out, honte ou métamorphose?

19h15-20h45: «Chroniques d’une ex-banquière» par Aline Fares
«La finance et les banques, c’est complexe, très complexe — une affaire d’experts. Alors circulez, et laissez ces messieurs faire leur travail.»
Nous n’aurions donc rien à dire sur ces banques qui nous explosent à la figure, nous méprisent, mettent les gouvernements au pas – et qu’on ne parvient pourtant pas à contourner tant leurs services nous sont essentiels? Les banques, la finance, nécessitent une pensée qui va bien au-delà du discours de l’expertise. Et c’est peut-être même par là qu’il faudrait commencer: se poser la question de la place que nous voulons bien leur laisser; la question de qui peut légitimement maîtriser ces super-pouvoirs qui permettent aux banques de décider, par le crédit, quelles idées verront le jour ou pas. N’est-ce pas un enjeu majeur dans un monde où tout ou presque est passé à la moulinette financière, et où les catastrophes politiques, sociales et environnementales s’accumulent?

21h15-22h30: «Taule, Errances» par Cedric Tolley et Juliette Béghin
Ouvertures magnétiques, clés qui grincent, portent qui claque, cris, odeurs fétides, poignées de mains moites, cris, chocs thermiques, chocs tout courts. La taule, il y a tant à en penser et pourtant… l’ombre reste à l’ombre. Comment la connait-on? Que pouvons-nous en dire? En rager? En faire? Y faire? Que faire? C’est un échec et une sordide réussite. Nous le savons, tout le monde le sait. Même si parfois on ne croit pas ce que l’on sait. Et cependant, dedans il y a des gens. Vouloir les rencontrer, malgré mille pressions à ne pas y aller, malgré le dégoût et l’excitation d’y être, malgré ce doute cuisant : sommes-nous un rouage de la machine à broyer l’humain? Et nous y allons. Et nous en revenons avec ce besoin ardent de dire comment. Cela concerne tout le monde, c’est notre cri.

Samedi 24 juin

15h00-16h15: «Votre attention s’il vous plait!» par Martine Cornil
Pouvoir des mots et mots du pouvoir…
Quels sont les mots, les images qui façonnent notre perception du monde ? Et si mal nommer les choses participe au malheur du monde à quoi ne sommes-nous peut-être pas assez attentifs?
Qu’est-ce que nous percevons réellement de la réalité qui nous entoure?

16h45-18h00: «Ma petite robe rose et mes nibards: culture du viol, sexualité et féminisme» par Julie Tessuto
Ça me fatigue parfois d’être une femme. Pas que je veuille changer de sexe, non. Mais j’en ai marre… Marre d’avoir peur de rentrer tard le soir, d’avoir un décolleté trop profond, de ne pas jouir assez, de devoir répéter les choses pour être prise au sérieux… Et si nous étions nombreuses dans ce cas? Et si le problème était sociétal, systémique?

19h15-20h45: «Barbie en tenue de camouflage» par Virginie Tacq
Ce serait comique, tiens! Oui mais … rose la tenue! Ben, parce que Barbie est une fille. Du coup elle préfèrera une robe. Une robe rose de camouflage. Mais pour camoufler quoi? Des rondeurs? A d’autres!

21h15-22h30: «Y en a qui ont essayé… (de défendre le service public )» par Olivier De Prins et Pierre Lempereur
C’est l’histoire d’un duo d’animateurs en éducation populaire qui se retrouve projeté sur scène pour défendre les services publics. Ils sont parachutés au beau milieu d’un sujet complexe qui leur semble si loin (si proche) et ils vont tout faire pour essayer de le défendre (convoquer des esprits, utiliser des armes à feu,..) et essayer de comprendre ce qui s’est passé.
Au début de l’histoire, ça va mal, ils s’engueulent.
Au milieu, on comprend mieux comment le service public est presque mort avalé par le libéralisme affamé de nouveaux marchés.
A la fin, les anti-héros se mettent à rêver: mais à qui appartient-il vraiment ce service public? Et si pour le défendre on le reprenait une bonne fois pour toutes à ceux qui le tuent (vous aurez des noms!) et puis qu’on le (re)faisait nôtre? Et puis on pourrait carrément tout réinventer et ça pourrait être encore mieux… non?


[1] La conférence gesticulée est une prise de parole publique sous la forme d’un spectacle politique militant. Construite par une personne ou un groupe à partir de leurs expériences, c’est un acte d’éducation populaire fondé sur l’envie de partager ce qu’on a compris, tel qu’on l’a compris, là où on l’a compris. En ajoutant sa conférence à celles qui existent, chacun participe à l’élaboration d’un rapport de forces anticapitaliste et invite ceux qui la reçoivent à se poser la question de leur propre place dans ce système. Acte subversif, la conférence gesticulée transgresse la légitimité (toujours contestée) à parler en public. Elle dévoile, dénonce, questionne et analyse les mécanismes d’une domination dans un domaine donné, souvent professionnel. Forme scénique d’expression directe, elle ne nécessite aucune compétence théâtrale.