Couple franco-allemand: nouvelle idylle ? (2)

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Nouveaux enfantements ?

Que ce soit Angela Merkel ou Martin Schulz à la tête de l’Allemagne après l’élection de septembre, leur relation avec Macron et la France sera crucial.
Mais ce couple franco-allemand, dont la relation a été marquée par la tension et la rivalité autant que par la coopération constructive, est-il capable de gérer une aussi grande famille ?  Cet engin historique de l’Europe pourra-t-il encore propulser l’intégration Européenne ?

Le “Green European Journal” s’est entretenu avec Mme Claire Demesmay, Directrice du programme pour les relations franco-allemandes au Conseil Allemand des relations étrangères (DGAP) à Berlin. Il a publié cet entretien sous le titre: “Réparer l’Europe en Paire: la France et l’Allemagne“.
Avec leur autorisation, nous reprenons cet entretien en trois parties:

  1. Élections croisées: complémentaires ?
  2. Nouveaux enfantements ?
  3. Dans une Europe à la carte ? (disponible dès ce vendredi 11 août)

À quoi peut-on s’attendre sur des thèmes tels que la défense, l’Europe sociale, le changement climatique et l’énergie, ainsi que l’Eurozone de la part du futur tandem Macron – Merkel ou Schulz ?

Qu’Angela Merkel ou Martin Schulz soit à la tête de la chancellerie ne changera pas fondamentalement la qualité de la coopération franco-allemande. D’une part, la CDU et le SPD sont assez proches dans leurs positions européennes. D’autre part, le choix du partenaire de coalition jouera lui aussi un rôle, car le chancelier/la chancelière ne décide pas seul(e). Je m’attends donc surtout à des accents différents.

C’est avec un chancelier social-démocrate que la coopération sur les questions économiques et sociales serait la plus aisée. Comme Emmanuel Macron, Martin Schulz se prononce pour des projets d’investissement européens et la création d’un budget pour les États de la zone euro. La CDU/CSU est au contraire très réticente, et Wolfgang Schäuble, ministre des Finances, qui est à la fois l’inspirateur et le gardien de la “schwarze Null”, s’y est toujours opposé. Il est vrai qu’Angela Merkel s’est dit prête à y réfléchir, mais de là à concrétiser l’idée, il y a un fossé. Surtout, le projet, du moins dans une forme ambitieuse, serait bloqué si le ministère des Finances était à nouveau occupé par un rigoriste de l’orthodoxie budgétaire. De façon générale, c’est entre Macron et Schulz que les convergences sont les plus grandes sur les questions sociales, le SPD prônant par exemple l’introduction de salaires minimaux de façon à rapprocher les standards sociaux. Mais je doute qu’il y ait ici un vrai effet d’entraînement sur les partenaires européens.

En revanche, sur les dossiers de sécurité et de défense, c’est avec une chancelière Merkel que la coopération franco-allemande serait la plus dynamique. Au cours des dernières années, Paris et Berlin se sont entendus sur une série de propositions, que Macron a reprises à son compte. Parmi elles, la création d’un QG européen pour les opérations militaires et d’un fonds d’investissement européen pour l’achat de matériel militaire. Avec une chancelière Merkel, les discussions se poursuivraient dans ce sens. Martin Schulz est lui aussi favorable à ces projets mais, à la différence d’Angela Merkel, refuse une augmentation substantielle des dépenses de défense, telles que la prône Donald Trump – alors que Macron et Merkel se sont tous les deux engagés à y consacrer 2% des dépenses nationales. Cela étant, quel que soit le résultat de l’élection en septembre, on peut s’attendre à des grincements de dents à Berlin, lorsque la France demandera davantage d’engagement sur le terrain militaire.

Le couple franco-allemand a été de plus en plus efficace au fil des années aux niveaux administratif et bureaucratique, tandis que très peu visible et convaincant au niveau politique – pourquoi ?

Même s’il n’a pas toujours été très visible au cours des dernières années, le couple franco-allemand n’a pas cessé d’exister. Le meilleur exemple est sans doute la gestion du conflit avec la Russie autour du dossier ukrainien, où Paris et Berlin sont apparus unis. Cela étant, depuis quelques temps, la coopération entre les deux pays a débouché sur peu de propositions ambitieuses et surtout capables de convaincre les partenaires européens. Cela est en grande partie lié aux très importantes divergences de position et d’intérêt au sein même de l’UE, comme sur le dossier migratoire ou le rapport à l’orthodoxie budgétaire. Mais au-delà, il y a aussi des difficultés propres au couple franco-allemand. La France est depuis plusieurs années confrontée à des problèmes internes, qu’il s’agisse des attaques terroristes, du chômage de masse ou de la forte présence de mouvements nationalistes dans la sphère publique, qui ont limité sa marge de manœuvre sur la scène européenne. De plus, la relation bilatérale est structurellement déséquilibrée, car l’Allemagne est en position dominante. Cette asymétrie nuit clairement à la capacité de la machinerie franco-allemande, qui dispose pourtant de rouages à tous les niveaux administratifs, à produire des compromis.

Le fait que le nouvel exécutif, à Paris, ait un discours volontariste et souhaite impulser une dynamique européenne, change en partie la donne. Même si le déséquilibre entre les deux pays est profond et ne pourra se résorber que sur le long-terme. Mais Emmanuel Macron ne parviendra à ses fins que si son équipe réussit, d’une part à améliorer la situation économique et sociale du pays, d’autre part à convaincre les citoyens français tentés par le repli nationaliste que l’UE est davantage une solution qu’un problème. Il s’agit d’une tâche compliquée, pour laquelle le nouvel exécutif n’a relativement que peu de temps. En parallèle, il devra faire face à des attentes très élevées, vous avez raison, du partenaire allemand, qui est à la fois enthousiaste et impatient vis-à-vis de Paris. La gestion du calendrier sera donc déterminante.

Là où vous avez également raison, c’est que le contexte européen et international est favorable à une nouvelle dynamique franco-allemande. En Allemagne, depuis l’élection de Donald Trump aux États-Unis, mais aussi avec les conflits aux frontières européennes, on a de plus en plus conscience que les Européens doivent prendre leur destin en main. Cette idée est en phase avec le narratif, que l’on trouve traditionnellement en France, d’une UE capable d’assurer sa sécurité, de protéger ses citoyens. Et puis, avec les nouveaux équilibres internes à l’UE qu’entraîne le Brexit, l’Allemagne est – encore plus qu’auparavant – en position de leadership, et cherche à le partager avec des partenaires solides.

Dans ces conditions, la politique de sécurité et de défense est aujourd’hui un des domaines les plus favorables à une relance de la coopération franco-allemande, et plus largement européenne. Ce dossier coche toutes les cases, ou presque: les menaces sont élevées, la structure de défense traditionnelle est remise en question depuis l’élection de Trump, les Européens ont des intérêts relativement proches (malgré des différences) et les citoyens ont des attentes concrètes sur le sujet, donc il y a une légitimité à agir. Et puis, ce dossier a le mérite de ne pas creuser davantage le fossé entre deux catégories d’États-membres, comme c’est le cas avec l’approfondissement de l’Union monétaire.


Source: https://www.greeneuropeanjournal.eu/pairing-up-to-repair-europe-france-and-germany/

Un grand merci à l’équipe de Green European Journal!