Couple franco-allemand: nouvelle idylle ?

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Élections croisées: complémentaires ?

Que ce soit Angela Merkel ou Martin Schulz à la tête de l’Allemagne après l’élection de septembre, leur relation avec Macron et la France sera crucial.
Mais ce couple franco-allemand, dont la relation a été marquée par la tension et la rivalité autant que par la coopération constructive, est-il capable de gérer une aussi grande famille ?  Cet engin historique de l’Europe pourra-t-il encore propulser l’intégration Européenne ?

Le “Green European Journal” s’est entretenu avec Mme Claire Demesmay, Directrice du programme pour les relations franco-allemandes au Conseil Allemand des relations étrangères (DGAP) à Berlin. Il a publié cet entretien sous le titre: “Réparer l’Europe en Paire: la France et l’Allemagne“.
Avec leur autorisation, nous reprenons cet entretien en trois parties:

  1. Élections croisées: complémentaires ?
  2. Nouveaux enfantements ?
  3. Dans une Europe à la carte ? 

Comment diriez-vous que les élections françaises et leurs thèmes principaux sont vus en Allemagne, et vice versa ?

Jamais une élection française n’a été aussi suivie en Allemagne. D’abord, parce que la campagne a fait apparaître une rare polarisation politique. Son issue a un impact direct, et de long-terme, sur les partenaires européens: avec l’élection de Marine Le Pen, c’est le projet européen dans son ensemble qui aurait été remis en question, et avec lui le narratif – vieux de plusieurs décennies – d’une Allemagne intégrée dans l’Union. À l’inverse, le discours d’Emmanuel Macron est en phase avec l’imaginaire européen de la culture politique allemande. A cela s’ajoute que la France est vue en Allemagne comme une pièce maîtresse pour stabiliser l’Union monétaire. Il y a consensus pour dire que sans réformes en France, on ne pourra résoudre durablement les problèmes internes de la zone euro.

Enfin, j’observe en Allemagne un sentiment d’urgence face à une Union européenne affaiblie: en interne, en raison du Brexit, mais surtout d’une recrudescence des égoïsmes et des forces centrifuges; à l’extérieur, avec une série de défis de grande ampleur: une pression migratoire à laquelle les Européens n’ont pas encore apporté de réponse durable, la persistance de la menace terroriste et de conflits (Syrie, Ukraine) et une relation transatlantique malmenée depuis l’élection de Donald Trump aux États-Unis. À Berlin, on a conscience que l’Allemagne ne pourra s’attaquer seule à ces problèmes et qu’elle a un besoin urgent de partenaires. Or, le nombre de candidats est plus que limité, et le poids du leadership est lourd. De ce point de vue, la France a une carte à jouer.

Du côté français, l’élection allemande cet automne sera elle aussi très suivie, même si l’enjeu est bien moindre. Un parti eurosceptique comme l’AfD pourrait certes entrer au Bundestag, mais il est pratiquement assuré que le pays sera au final gouverné par une coalition de pro-européens. Il sera intéressant de voir si l’élection française contribuera à ce que les questions européennes soient davantage débattues dans la campagne que d’habitude. Pour l’instant, les candidats sont prudents. Or, depuis mai 2017, on sait qu’une position pro-européenne ne conduit pas automatiquement à un échec électoral – y compris dans un pays où une bonne partie de la population est critique vis-à-vis de l’UE. J’espère que les partis allemands feront eux aussi preuve d’audace, en parlant davantage d’Europe que lors des campagnes précédentes, et surtout en se projetant dans l’avenir avec des propositions constructives.

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Quels sont les différents scénarios pour le couple franco-allemand après les élections fédérales en Allemagne en septembre 2017 ?

La bonne nouvelle d’abord: avec l’élection d’Emmanuel Macron, les conditions sont réunies pour une coopération franco-allemande plus dynamique que les années précédentes. Il ne fait aucun doute qu’il veut travailler étroitement avec Berlin – on le voit à la formation du gouvernement français, dans lequel les connaisseurs de l’Allemagne (et germanophones) sont bien représentés. Dès le départ, Macron a reçu d’Allemagne des encouragements dépassant les clivages politiques. Y contribue le fait qu’il insiste sur la nécessité de mener en interne des réformes, comme celle du marché du travail, afin de redonner à la France sa crédibilité sur la scène européenne. Un discours particulièrement en phase à celui qui a cours à Berlin. Et puis, les deux pays partagent aujourd’hui la conscience d’une responsabilité particulière pour s’attaquer aux problèmes auxquels est confrontée l’UE.

Cela étant, le tandem devra faire ses preuves sur le terrain et avoir le souffle long, car les problèmes sont nombreux. Dans bien des domaines, et c’est la moins bonne nouvelle, les intérêts et les approches des deux pays divergent, ce qui rend indispensables de douloureux compromis. Paris et Berlin y sont-ils vraiment prêts ? Pour ne citer que les dossiers économiques et sociaux, c’est le chômage et la faiblesse du pouvoir d’achat qui inquiètent le plus les Français, alors que du côté allemand, les entreprises font face à un problème de main d’œuvre. Au-delà, la France a besoin de perspectives, avec une amélioration rapide du marché du travail et du système de formation, mais le gouvernement ne peut lancer un programme d’investissements comme l’avait fait Gerhard Schröder au moment de l’Agenda 2010, car il s’est engagé sur l’orthodoxie budgétaire. D’où la proposition de Macron de créer un budget de la zone euro. En Allemagne, au contraire, c’est la stabilité budgétaire qui rassure la population. Les baisses d’impôt sont nettement plus populaires que des investissements, surtout s’ils se font dans les pays voisins. Dans ces conditions, un saut qualitatif dans l’intégration sera difficile. Les réactions épidermiques à la critique de Macron aux excédents commerciaux de l’Allemagne montrent l’étendue du clivage. Et pourtant, pour avancer, il ne suffira pas que Berlin soutienne les réformes du marché du travail en France !

En dehors des différences d’approche et d’intérêt, Paris et Berlin auront pour défi d’associer d’autres partenaires. D’une part parce qu’ils ne pourront à eux seuls résoudre les problèmes de l’UE, d’autre part parce un binôme franco-allemand nombriliste suscite les rejets. Je pense que des constellations variables s’imposent, en fonction des sujets à traiter et des lignes de clivage. On ne peut pas parler de politique européenne d’asile et de migration sans associer l’Italie, la Suède, la Grèce ou encore un représentant du groupe de Višegrad – bref, des États-membres aux positions antinomiques. Cela vaut de la même manière pour l’économie, l’énergie ou la défense. Au-delà, la France et l’Allemagne ont tout intérêt à s’engager pour la création de structures européennes, afin de ne pas être en permanence en situation de demande, et d’éviter au maximum les situations de blocage renforcées par l’absence de cadres communs. La crise des réfugiés a montré que le leadership allemand est d’autant plus contesté que Berlin ne peut se référer à un cadre légal existant. Le groupe de Višegrad a été prompt à créer des alliances intergouvernementales pour s’opposer aux demandes de Berlin d’accueillir des réfugiés. Avec des règles européennes claires, dont les institutions européennes seraient les garantes, les alliances de groupes d’États-membres contre d’autres perdraient en légitimité. Mais pour cela encore faut-il que Paris et Berlin jouent eux aussi le jeu supranational.


Source: https://www.greeneuropeanjournal.eu/pairing-up-to-repair-europe-france-and-germany/

Un grand merci à l’équipe de Green European Journal!