De la terre aux migrants… d’un même élan

En 2010, Claire et Dominique, qui ne sont plus tout jeunes, se rencontrent lors d’un voyage d’une semaine dans le désert en Algérie. C’est le coup de foudre. Mais comment réunir leurs vies ? Et quel sens lui donner ensemble ?  Terre à cultiver et terre d’accueil deviendront le quotidien de leur couple.

Claire habite en région liégeoise et travaille comme ouvrière maraichère depuis 9 ans à la Ferme à l’Arbre. Et lui, Dominique, habite Gap en France. Il est éducateur spécialisé dans un service de psychiatrie pour adultes. Lequel des deux va tout quitter pour rejoindre l’autre ?

Après deux ans, Claire décide d’aller vivre avec Dominique en France, ses enfants sont grands et elle est séparée de leur père depuis longtemps. Son projet : mettre son métier et ses compétences de maraichère au service des personnes fragiles. Elle s’engage avec enthousiasme dans une activité d’ouvrière en maraichage deux jours par semaine et pour le reste du temps, elle transmet son savoir des jardins et des potagers dans des lieux de vie, avec des collectifs, là où il y a de solitude, de la souffrance ou du handicap.  D’une maison de retraite à un hôpital gériatrique, ici ou là au cœur des vallées de montagne, elle crée et anime des jardins. « En me voyant faire, les gens viennent faire. Il faut toujours trouver quelque chose qui accroche », explique Claire qui aime avant tout tisser des liens.

Un abri pour tous

Lorsque Dominique est retraité, il voit rapidement où il peut se rendre utile. La ville de Gap est principalement un lieu de passage pour beaucoup de migrants arrivant d’Italie principalement en provenance d’Afrique de l’Ouest. Surtout des jeunes mineurs non accompagnés. Il y a urgence d’agir. Avec un collectif de citoyens, ils font ouvrir un bâtiment inutilisé de la commune et l’équipent pour y héberger des familles avec enfants en bas âge ou errant dans les rues. L’objectif est de faire pression sur les autorités, de lancer l’alerte auprès des pouvoirs publics qui ne respectent pas leur obligation de mettre ces jeunes à l’abri (hébergement, nourriture, évaluation de leur âge, soin de santé, formation…). En 2017, plus de 1.200 jeunes sont enregistrés par le Conseil départemental, 20 fois plus qu’en 2016. Des actions de solidarité citoyenne sont mises en place, refusent que des enfants et adolescents dorment dans la rue et exigent des mesures d’urgence pour que plus aucun mineur ne passe la nuit dehors (manifestations, occupation de locaux administratifs, distribution de nourriture, de vêtements, de soins médicaux, campement de tentes, rencontres avec les autorités, hébergement chez des citoyens ; dans des locaux paroissiaux de Gap jusqu’à plus de 60 jeunes sont hébergés et nourris chaque nuit…). Grâce à la pression exercée, au début de l’automne, le Département fait enfin face à ses obligations.

Jour après jour avec les migrants

Chaque rencontre est malheureusement l’occasion d’entendre le récit des épreuves terribles du parcours migrant. « Le passage du désert, c’est horrible pour eux, ils racontent qu’énormément de personnes y meurent » rapporte Dominique. « Quand on les entend raconter qu’ils n’ont pas d’autre choix, une fois en Lybie, d’opter pour la mer sinon c’est l’enfermement, la torture ou la mort, on ne peut qu’agir », continue Claire qui, avec Dominique en accueille à la maison. « La plupart de ces ’’gamins’’, partis depuis de long mois, viennent souvent de familles pauvres. Sans argent ou très peu, ils se font rançonner (chaussures, vêtements, téléphone…) sur leur chemin ou sont emprisonnés, exploités dans des travaux pénibles. Peu avaient prévu de venir en Europe. Ils quittent leur village avec l’espoir de trouver du boulot ou une situation meilleure et c’est souvent la rencontre avec un ainé qui les mène à leur insu vers les routes de chez nous. »

« Aujourd’hui, un accueil de jour est mis en place pour les nouveaux arrivants, avec le Secours Catholique de Gap », reprend Dominique. « Mais la préfecture poursuit ses logiques de reconduite et d’exclusion. J’accompagne les jeunes dans leur recours, ce qui demande de longues démarches et de les aider à faire des choix. Certains, à peine arrivés, ne parviennent  pas à patienter les deux mois nécessaires pour obtenir des papiers qui ne viendront peut-être jamais. Alors, ils vont s’inscrire ailleurs. Bien souvent ce qu’ils nous racontent dépasse l’imaginable et a plusieurs fois troublé nos nuits. Ils gardent une forte croyance que ce qui leur arrive vient de Dieu. Leur foi leur fait accepter le meilleur comme le pire. Un jeune Guinéen m’a confié : ’’J’espérais mourir et ne pas me réveiller le lendemain tant je n’en pouvais plus de la torture, mais Dieu a voulu que je vive’’ ».

Volonté et bonne volonté

Les bénévoles qui accompagnent les jeunes migrants sont encouragés par leur volonté de s’intégrer, de se former et de construire leur avenir. Quand ils ont la possibilité d’être scolarisés, leur désir et leur détermination d’apprendre se confirment et les enseignants racontent l’effet stimulant et positif que leur arrivée provoque dans l’ensemble de la classe.

Claire et Dominique, reviennent régulièrement revoir des amis ou de la famille en Belgique. Les écouter est stimulant. Ils donnent l’espoir que bien d’autres couples leur ressemblent et il semblerait que c’est bien le cas en France comme en Belgique ! Pour preuve, en janvier dernier la chaîne humaine de 2.500 personnes formées pour protéger les réfugiés des actions policières ou la manifestation Human wave for solidarity and humanity, contre les visites domiciliaires qui ont rassemblé plusieurs milliers de personnes ! Sans parler du mouvement de solidarité de quelques 25.000 membres abonnés à la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés permettant d’accueillir des centaines de réfugiés dans les habitations privées au nord comme au sud du pays.

Un signe clair que les Belges veulent accueillir qui bon leur semble, en pleine cordialité, de quelque horizon que la personne vienne, traquée par ceux qui n’ont pas compris comme il est bon de partager. Et que c’est essentiel pour une planète durable et solidaire.

Godelieve Ugeux