Du jaune anti-nucléaire dans le bleu de l’Europe

Ce 10 mai 2018, la ville d’Aix-la-Chapelle (Allemagne) remettait son Prix international  Charlemagne au président français Emmanuel Macron. Cette distinction, du nom de l’empereur médiéval qui a résidé dans la cité, et est aujourd’hui souvent présenté comme « Père de l’Europe », récompense depuis 1950 l’engagement d’une personnalité politique en faveur de l’Europe. Son attribution à Emmanuel Macron, neuvième lauréat français, après notamment Jean Monnet en 1953, Robert Schuman en 1958 et Simone Veil en 1981, a provoqué la perplexité de nombreux citoyens d’Aix-la-Chapelle.

La ville est en effet très engagée dans la lutte anti-nucléaire : son Conseil communal a adopté dès 2015 à l’unanimité une résolution pour l’arrêt immédiat et définitif de la centrale nucléaire de Tihange. Alors que le directoire de la société pour la remise du prix Charlemagne justifiait le choix d’Emmanuel Macron pour «sa vision d’une nouvelle Europe (…) et d’une restructuration de la coopération des peuples et des nations», Greenpeace et l’initiative locale Stop Tihange ont réagi par une déclaration commune, estimant que « Le président Macron mériterait pleinement ce prestigieux prix européen seulement s’il prenait des mesures concrètes pour fermer immédiatement certaines des centrales nucléaires les plus dangereuses au cœur de l’Europe et dans lesquelles l’Etat français a des intérêts financiers. » Emmanuel Macron, dont le Premier ministre Edouard Philippe est un ex-dirigeant d’Orano (nouveau nom d’Areva), a en effet dès le début de son mandat reculé la sortie nucléaire de l’Hexagone, alors fixée à 2025, et par ailleurs décidé que la France boycotterait la cérémonie de remise du prix Nobel 2017 de la paix à l’ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons/Campagne Internationale pour l’Abolition des Armes Nucléaires.)

Le centre historique de la ville, paré de bleu européen dès l’arrivée d’Emmanuel Macron, la veille, a viré au jaune le jour de la cérémonie. À l’initiative de la Coalition d’Aix-la-Chapelle contre l’énergie nucléaire (AAA), de Stop Tihange et de Greenpeace, environ 1600 personnes se sont réunies devant l’hôtel de ville où avait lieu la cérémonie, pour demander la construction d’une Europe « renouvelable et non nucléaire ». Arborant drapeaux, calicots, t-shirts et parapluies symboliques de leurs revendications, les manifestants réclamaient en particulier la fermeture des centrales nucléaires « les plus dangereuses au cœur de l’Europe et dans lesquelles l’Etat français a des intérêts financiers. Celles, notamment de Tihange en Belgique, située à 60 kilomètres d’Aix-la-Chapelle, et de Cattenom en France, située à proximité des frontières avec le Luxembourg et l’Allemagne. »

La plupart des manifestants provenaient d’Aix-la-Chapelle, mais certains s’étaient déplacés pour l’occasion d’autres régions allemandes, ainsi que de Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg et de France. On pouvait y croiser notamment quelques opposants à CIGEO, projet français de stockage géologique des déchets radioactifs de haute activité et à vie longue à Bure (département de la Meuse) autour duquel la lutte, sévèrement réprimée depuis plusieurs mois par le gouvernement Macron, tente de fédérer une résistance plus large (notamment à l’occasion d’un événement qui aura lieu à Bar-le-Duc le 16 juin 2018).

Sur la place du marché, où la cérémonie était retransmise sur écran géant, le jaune anti-nucléaire dominait le bleu européen. Tandis qu’à l’intérieur de l’hôtel de ville, le discours d’Emmanuel Macron sur les défis actuels de la construction européenne était applaudi par les invités officiels, parmi lesquels une dizaine de dirigeants européens (dont les Premiers ministres roumain, bulgare, luxembourgeois, la présidente de Lituanie et le roi d’Espagne), à l’extérieur, cette allocution a été ponctuée de sifflements, de huées et du cri « abschalten ! », signifiant « fermeture » en Français. La France détenant en tant qu’actionnaire au moins un quart du parc nucléaire belge, les manifestants souhaitaient rappeler à Emmanuel Macron qu’il pouvait, en tant que chef de cet Etat, avoir une influence considérable sur la fermeture des réacteurs belges délabrés. Selon Greenpeace, qui demande la fermeture immédiate du réacteur n°2 de Tihange menaçant la grande région de Liège en Belgique et celle d’Aix-la-Chapelle en Allemagne, à cause des milliers de fissures détectées dans sa cuve, « EDF possède 50% du réacteur n°1 de Tihange et Engie Electrabel, propriété à hauteur de 24% de l’Etat français, possède 50 % du réacteur 1, 90% des réacteurs n°2 et°3 ».

Les manifestants ont aussi chanté une version revisitée de « Frère Jacques » pour exhorter le « chef Macron » à « stopper Tihange ». Accompagné d’Angela Merkel et d’autres personnalités politiques, Emmanuel Macron a été accueilli par ces expressions de désapprobation lorsqu’il s’est présenté sur le perron de l’hôtel de ville à l’issue de la cérémonie. Le président français a brièvement salué la foule et montré par un geste qu’il avait entendu ses protestations, mais lui a très rapidement ensuite tourné le dos pour s’entretenir avec le roi d’Espagne Felipe VI, avant de s’éclipser.

Alors que de nombreux médias internationaux ont couvert l’événement, ils ont été très peu nombreux à rendre compte de cette manifestation. Des organes de presse allemands (WDR, BRF, Aachener nachrichten…) et luxembourgeois (L’Essentiel) en ont fait état, mais en France, même des journaux comme Libération ont préféré rendre compte des démonstrations europhiles par lesquelles Emmanuel Macron a été accueilli à Aix-la-Chapelle, la veille de remise du prix Charlemagne.

Isabelle Masson-Loodts