Et si nous commencions nous-mêmes, sans attendre, à vivre des jours heureux?

Le Bien Vivre, le Buen Vivir, ne deviendra un véritable projet de société que s’il est incarné par un mouvement qui le prend suffisamment au sérieux pour s’organiser en conséquence autour de cet axe. Il nous faut en faire un enjeu d’expérience et pas seulement d’espérance. Pour qu’une transition vers des sociétés du bien vivre soit possible il faut qu’elle soit désirable. C’est parce qu’une anticipation, par un nouveau type de mouvement social et citoyen, de formes d’organisations politiques, économiques, éducatives etc., aura créé à la fois ce désir et la démonstration qu’elle est réalisable, que des forces beaucoup plus nombreuses pourront en faire elles-mêmes un projet. Des projets aussi ambitieux et radicaux que celui de la sécurité sociale porté par le CNR[1]1, n’aurait pas été concevable si le mouvement ouvrier n’avait pas commencé à faire des caisses de secours mutuel, non seulement un enjeu de résistance, mais aussi d’expérimentation anticipatrice. C’est donc la stratégie du REVE proposée par les états généraux de l’économie sociale et solidaire qu’il nous faut mettre en œuvre, avec le V de la vision transformatrice qui débloque l’imaginaire, le E de l’expérimentation anticipatrice qui l’incarne, qui donne au R de la résistance un caractère créatif (sans quoi elle peut tourner à la révolte désespérée). Et, en dénominateur commun, le dernier E de l’évaluation démocratique au sens fort d’organisation de la délibération citoyenne sur ce qui fait valeur, valeur au sens originel fort de force de vie. On peut même y ajouter un second R, celui de la Résilience refondatrice, si nous sommes conduits, comme on peut le craindre, à affronter des situations d’effondrements provoquées par les années d’irresponsabilité écologique, sociale et financière de l’hyper-capitalisme. Auquel cas notre projet devient REVER, ce qui n’est pas inutile dans des temps qui peuvent être cauchemardesques.

Nous devons donc construire une véritable « alliance des forces de vie », capable non seulement de résister aux logiques mortifères, mais aussi de promouvoir cette grande transition vers des sociétés du Buen Vivir, du Bien Vivre dans la lignée des appels d’Edgar Morin, de Nicolas Hulot, des Colibris, du Manifeste convivialiste, de films comme Demain, Sacrée croissance ou En quête de sens, et de toutes les initiatives qui manifestent dans le monde entier une formidable créativité culturelle, écologique, sociétale et citoyenne.

Au cœur de ce projet de transition vers une société du bien vivre, il y a cependant un point aveugle important qui, faute d’être compris et pris en compte pleinement, conduit nombre de projets transformateurs à l’échec, ou à voir leur puissance créatrice limitée. Ce point aveugle, c’est le fait que nombre de projets alternatifs dans l’histoire ont fini par échouer, non par la force de leurs adversaires (le capitalisme, le despotisme par exemple), mais par insuffisance d’énergie créatrice intérieure. Le communisme par exemple s’est détruit de l’intérieur et a produit ces caricatures mortifères de régimes totalitaires qui finissent par rendre, par comparaison, le capitalisme désirable pour les populations qui en subissaient l’oppression. La magnifique vision du socialisme jaurésien a été détruite beaucoup plus par la perte de vision transformatrice des partis qui s’en réclamaient (nous en avons une triste démonstration en Europe) que par un rapport de force défavorable. Plus près de nous, les échecs de tentatives de « politiques autrement », telles celles proposées par l’écologie politique, ont là aussi échoué de l’intérieur pour l’essentiel. Si on analyse les causes de ces échecs, on retrouve toujours le fait que des formes de mal de vivre, de mal-être, voire de maltraitance, étaient fortement présentes au cœur de ces mouvements. Or, tout mal de vivre collectif ou individuel se traduit par un déficit d’énergie intérieure qui conduit à rechercher à l’extérieur l’énergie manquante. Cela se traduit par la rivalité dans les rapports à autrui, par la prédation dans les rapports à la nature et par la dépression dans les rapports à soi-même. À ce titre, il est intéressant de voir comment des problèmes dits «personnels » ont joué un rôle décisif dans des bifurcations négatives de forces transformatrices. Qu’il s’agisse de Danton et de Robespierre, de Marx et de Proudhon, de Lénine et de Trotsky, de Castro et de Mao etc., la liste est longue de ces influences négatives de manque de sagesse et de bien vivre intérieurs qui se traduisent par des formes brutales dans les modes d’organisation et de leadership. On peut sans difficulté en trouver de nombreux exemples dans l’actualité des organisations auxquelles nous appartenons les uns et les autres.

Pascale Rossier
Patrick Viveret 


Pascale Rossier est collaboratrice du Président de la commission du développement durable à l’Assemblée nationale en France, médiatrice environnement, chroniqueuse verte à Orléans.
Patrick Viveret est actif dans la diffusion des monnaies complémentaires, figure importante de l’altermondialisme, et initiateur des Dialogues en Humanité qui, après Lyon et d’autres villes à travers le monde, s’organise aujourd’hui à Bruxelles.

Ce texte est paru sur les sites Les convivialistes et Le Journal du MAUSS
Le MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales).

[1] Conseil National de la Résistance.