Fil à coudre, écoute et soutien social

La couture ! Un beau métier qui se fait rare aujourd’hui mais porteur d’un apprentissage qui va bien plus loin que pointer des aiguilles dans du tissu. Des femmes en recherche d’insertion sociale et professionnelle à Liège suivent, rue de Steppes, l’apprentissage d’un métier qui, aujourd’hui, est pratiqué ailleurs sans respect pour les travailleurs. Mais ici comme là-bas, il importe de rendre à la couture ses valeurs de métier noble, exercé par des mains qui allient l’utile à la beauté.

Rosette Frino arrive en Belgique avec sa famille italienne à l’âge de 9 ans. Ses études se passent bien. Et c’est vers le métier de couturière qu’elle se dirige. Son stage dans un magasin de prêt-à-porter hommes et dames donne toute satisfaction. Elle y est donc engagée comme vendeuse-retoucheuse, avec l’atout non négligeable d’avoir ajouté à son apprentissage technique une année supplémentaire en vente. Après 10 ans, ses patrons prennent leur retraite et lui proposent de leur succéder. « J’avais 27 ans, j’avais un peu économisé et, bien que enceinte de ma deuxième fille, j’ai repris le magasin. Il faut dire que mes patrons étaient géniaux. Ils m’avaient fait participer et même décider de tout. J’étais la seule employée. C’est moi qui faisais les achats et organisais la déco. À la reprise, je n’ai eu qu’à rafraîchir les locaux ! »

Du bénévolat à l’emploi

Rosette gère son magasin avec bonheur pendant onze ans. Mais le quartier commence à péricliter. « Avant d’aller à la cata, il faut que j’arrête », se dit Rosette et elle liquide le magasin. Que faire ? En tant qu’indépendante, elle ne peut bénéficier d’allocation de chômage. « Je n’avais droit à rien, je ne rentrais pas dans les plans qui permettent aux employeurs d’engager des chômeurs. Heureusement, mon mari avait du travail et payait les mensualités de la maison. On s’est débrouillé ! »

C’est alors qu’elle entend parler de Créasol, un atelier de couture un peu particulier à Liège. Elle espère y vendre ses machines à coudre qui encombrent toujours le garage. Elle prend rendez-vous avec la directrice qui non seulement est intéressée mais lui offre de collaborer… mais bénévolement… en attendant mieux ! Pour Rosette, ce travail est une découverte. Séduite pas l’objectif social de formation et d’insertion, permettant à des femmes sans emploi d’apprendre à coudre, Rosette vient quotidiennement transmettre les éléments de son métier. Après neuf mois de bénévolat, le service couture dégage un peu de rentrées, et l’engage. Deux ans après, Rosette devient chef de l’atelier de couture de Créasol. Elle décide, illico, de retourner au cours pour obtenir un certificat d’aptitude pédagogique (CAP). Elle va toujours de l’avant, Rosette !

Apprendre ensemble

Créasol est un Centre d’Insertion socio professionnelle, agréé par la Région Wallonne, pour accueillir des adultes entre 18 et 45 ans. Dans son atelier, Rosette Frino organise, avec cinq autres couturières, un apprentissage technique en couture qui permet aux stagiaires d’apprendre à coudre des vêtements, des séries pour stylistes, des rideaux. Bien sûr s’ajoutent les retouches qui sont les petites réparations et transformations aux habits confiés par des clients de passage. Il faut donc concilier un apprentissage adapté au profil des ouvrières en formation (dont certaines sont de parfaites débutantes) et une production de coutures sur commande de clients, que ce soit des professionnels de la mode ou des particuliers.

Quand une candidate entre à Créasol, elle y reste entre 9 et 15 mois. Elle ne va pas coudre toute la journée. Elle suit également des cours collectifs de remise à niveau en calcul, français et informatique, pour permettre l’acquisition de compétences et pour acquérir les comportements nécessaires à une insertion directe ou indirecte sur le marché de l’emploi. La plupart des apprenantes sont en effet peu scolarisées et souvent en proie à de graves difficultés dans leur vie personnelle. « Nous ne sommes pas que des enseignantes, dit Rosette. Tout en menant nos travaux destinés à la vente, nous avons aussi un rôle d’écoute et d’accompagnement, de soutien social et d’éducation générale. »

Durant la formation, les apprenantes touchent une indemnité de formation d’un euro l’heure. Bien que n’ayant jamais été indexée, cette indemnité donne un coup de pouce et aide à suivre le stage de façon sérieuse et régulière. C’est seulement à cette condition que les jeunes femmes sortent de Créasol avec un grand mieux dans leur vie personnelle et reprennent leur vie en main de façon plus autonome.

Un métier qui tient pas qu’à un fil

Le métier de couturière nécessite une formation technique qui présente plusieurs degrés de difficultés, et permet donc différents niveaux d’apprentissage pendant plusieurs mois. « Nous acceptons tout ce qui peut se faire avec une machine à coudre, dit Rosette. Nos machines son performantes et l’atelier s’est agrandi pour pouvoir répondre à la demande. Le bouche à oreille est notre meilleure publicité. Cela fait 23 ans que je travaille ici. Avec des hauts et des bas. Les clients deviennent plus exigeants et plus pressés. Tout est plus difficile qu’auparavant. Cette année, le chiffre d’affaire a baissé, j’ai perdu un gros client. Deux couturières vont devoir partir car nous n’avons pas atteint l’objectif fixé par le budget. Nous ne serons plus que quatre pour nous occuper de la douzaine de stagiaires. Celles-ci sont envoyées par le Forem ou le CPAS et ne viennent pas forcément avec enthousiasme. On les motive le mieux qu’on peut. Certaines sont plus douées ou volontaires. Il arrive aussi que s’inscrivent des universitaires dont le diplôme n’est pas reconnu en Belgique. Leur investissement dans l’atelier est toujours intéressant pour le groupe car, dans notre démarche pédagogique d’impliquer tout le monde, on peut leur confier des responsabilités plus importantes ».

Le travail, ça se respecte

Personne n’ignore qu’avec la mondialisation, les multinationales de la fringue se sont emparées du secteur du textile et de l’habillement. Les gros ateliers ont fermé un à un. Les magasins de tissu aussi. En perte de vitesse, les métiers de la couture se sont repliés depuis les années 80, vers les activités à haute valeur ajoutée. Et le prêt-à-porter s’est industrialisé dans d’énormes ateliers où les conditions de travail ne respectent aucune règle de droit social. Une campagne Vêtements Propres fut lancée pour dénoncer les salaires de pauvreté endémiques et d’autres conditions de travail inqualifiables. Cette campagne a été reprise en Belgique par « Devenez achACTEURS pour un salaire vital ! » qui se veut un soutien aux mobilisations des travailleurs et travailleuses de l’habillement. Ceux-ci se mobilisent de plus en plus et lancent des appels aux marques et enseignes de mode pour qu’ils exigent, lors de leurs commandes, le respect d’un salaire vital et de conditions de travail correctes. Par exemple, le 1er novembre, les ouvriers de l’usine Bravo Tekstil (qui avait fermé ses portes le 25 juillet 2016 laissant 140 travailleurs sans emploi), ont glissé des étiquettes dans les vêtements de la marque Zara avec un message commençant par « J’ai fabriqué l’article que vous vous apprêtez à acheter mais je n’ai pas été payé pour… »

Le fil et l’aiguille couleur locale ?

Si, d’une part les travailleurs d’Asie, exploités à leur machine, commencent à réagir, ici en Europe on observe une évolution de mentalité. Une enquête de la fédération de produits textiles en France va même jusqu’à laisser entendre que le « bon produit » commence à reprendre de l’importance au détriment de la « bonne affaire ». Il était temps ! Urgent même que les gens commencent à réfléchir sur l’impact de leurs achats. Et on les voit s’intéresser de plus en plus à l’artisanat, au vintage et à la « récup ». La génération de femmes qui savaient coudre disparaît peu à peu, mais de plus en plus de jeunes découvrent ou redécouvrent le plaisir du « faire soi-même ». Des cours d’habillement, des café’couture surgissent çà et là. Ce mouvement de réappropriation du prêt-à-porter peut redynamiser un secteur qui a perdu de son savoir-faire ancien, mais que des couturières comme Rosette dans des ateliers comme Créasol peuvent réanimer.

Les légumes reviennent à la culture bio, pourquoi la couture ne reviendrait-elle pas au cousu main et à plus de diversité dans les magasins ? À tenter ?