La démocratie face aux populismes

En ce mois d’avril 2018, le Mouvement ouvrier chrétien (MOC) organisait sa 96ème semaine sociale. Sur deux jours, on a pu entendre de nombreuses personnalités ayant un avis éclairé sur la thématique abordée cette année : « L’état de la démocratie », plutôt inquiétant comme en témoigne le stéthoscope représenté sur l’affiche. A côté, entre autres, des fort intéressants exposés de Jean De Munck (bien conu des lecteurs de notre site), d’Edgar Szoc, de John Pitseys, de Christian Laval…, nous consacrerons cet article à celui d’Ugo Palheta titré « La démocratie face aux populismes » car pour.press analyse en profondeur l’utilisation parfois dévoyée de ce terme « populisme » qui sert surtout à discréditer les critiques des pouvoirs en place. A cet égard, en plus du texte de Jean De Munck sur la tentation national-populiste, lire l’article « Le populisme de quoi parle-t-on ? » de Sébastien Gillard.

Ugo Palheta est maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Lille-3 et actif dans des revues sociologiques progressistes. Son exposé débute par un tableau des critiques, de plus en plus nombreuses, qui sont adressées à la démocratie représentative telle que  vécue dans nos pays occidentaux berceaux des démocraties et présentés comme des exemples de bonnes pratiques.

Le désenchantement démocratique

Les principes démocratiques fondamentaux (séparations des trois pouvoirs – exécutif, législatif judiciaire-, élections de représentants au suffrage universel) ne sont en général pas remis en cause. Par contre, leur mise en pratique suscite de plus en plus de contestations et, chez beaucoup de citoyens une perte de confiance dans le « jeu » politicien tellement grande que les taux de participation aux processus électoraux sont en chute libre, même dans un pays comme la Belgique où le vote est (théoriquement) obligatoire.

Un premier constat que Palheta met en avant (à partir ces chiffres français qu’il connaît bien mais qui sont valables partout) est la totale non représentativité sociologique des élus. Alors que les ouvriers et autres salariés sont plus de 50% des groupes sociaux, ils forment à peine quelques % des élus. Par contre, les cadres et qui ne sont moins de 15% dans la société forment 82% de l’assemblée nationale française. Palheta dénonce aussi le scrutin majoritaire en œuvre en France (comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne) qui fait qu’une formation comme En Marche obtient une majorité absolue alors qu’elle n’a recueilli que 28% des voix exprimées (et 11% si l’on compte les abstentions, les non-votants et les non-inscrits). Le sociologue explique le taux élevé d’abstention (57,36%!) par une désespérance sociale due à un système électoral aussi biaisé.

D’autre part, on constate que la mainmise des pouvoirs d’argent sur la plupart des médias dominants fait que des messages quasi unilatéraux sont envoyés, dénonçant toujours les grèves qui ne seraient que « des prises d’orages », sanctifiant les institutions néolibérales européennes assimilées à l’Europe et tenant des discours guerriers et déséquilibrés en matière de géopolitique.

Ajouté à des exécutifs qui font des Parlement de simples chambres d’enregistrement de leurs volontés, à des logiques sécuritaires, policières et judiciaires de plus en plus autoritaires sous prétexte d’état d’urgence permanent justifié par un terrorisme qui serait toujours plus menaçant, tout ceci explique selon Palheta que beaucoup de citoyens ont de moins en moins confiance en la démocratie parlementaire et osent la contester fortement. Ils sont alors traités de « populistes ».

Confusion sciemment entretenue sur le « populisme »

Dans la seconde partie de son exposé, Palheta a montré la totale confusion sur les définitions de cette « quasi-injure » qu’est devenu le qualificatif de « populiste ». En sont affublés tous ceux qui osent remettre en cause la domination du néolibéralisme. Il récuse d’abord la notion de démagogie, démontrant que les politiques de tout bord sont démagogues et font appel « au peuple » même quand ils ne défendent que quelques privilégiés. Celui qui allait devenir président de la République française et qui depuis un an mène une politique néolibérale dure, se disait ainsi « anti-système ». On constate que tous ceux qui traient leurs adversaires de populistes sont en fait ceux qui, soit méprisent soit ont peur du peuple, car selon eux, il serait incapable de comprendre et susceptible de succomber aux sirènes de tribuns populistes. Mais eux, qui ont été élus, même par si peu de citoyens, se disent les représentants du peuple, et s’arrogent le droit de le diriger sans jamais lui demander son avis entre deux scrutins. Ceux-là, sûrs de leurs supériorité, sont ceux qui qui rejettent toutes les mesures susceptibles d’améliorer la démocratie : ils rejettent la rotation des mandats car il faut de pros, comme eux, pour mener ce peuple infantile. Pas question de ne pas s’arroger des salaires 5 à 10 fois supérieurs à ceux de la moyenne de leurs administrés car, même coupés de la réalité de la majorité, ils se disent « proches du peuple ».

Palheta considère aussi que cette utilisation du terme « populistes » pour ceux qui prônent des politiques nationalistes, identitaires, xénophobes, autoritaires, masquent ce vers quoi tendent ceux-là : une version modernisée des bonnes vieilles recettes fascistes. Souvent, pour tromper les citoyens lassés des jeux de pouvoirs stériles, les plus habiles des néolibéraux se disent « ni de gauche ni de droite » niant le fait qu’il y a dans la société des groupes aux intérêts très divergents, oubliant qu’il y a exploiteurs et exploités et que le peuple n’est pas une masse indifférenciée mais est selon la formule d’Onfray, « l’ensemble ce ceux sur qui le pouvoir s’exerce ».

Comment refonder une véritable démocratie ?

Le sociologue français a rappelé que la démocratie, si elle ne veut plus reculer face aux manifestations perverses d’un populisme dévoyé, a intérêt à se ressaisir. Comme d’autres, il pense qu’il importe que la démocratie ne reste plus l’apanage d’une caste fermée et privilégiée. Les propositions, portées par d’autres comme certains partis progressistes, de rotation des mandats, d’interdiction de cumuls intra ou extra politiques, de limitation des salaires aideraient à ce que la population retrouve une certaine confiance en ses élus. Mais, pour Palheta, revivifier la démocratie ne doit pas se faire seulement sur le terrain politique, très miné aujourd’hui par des pratiques autoritaires personnifiées en des sauveurs aux tendances autocratiques (voire jupitériennes). L’équilibre des forces devrait aussi passer par plus de démocratie économique : c’est au sein des entreprises que le combat pour des pratiques d’autogestion doit également se mener. On retrouve dans les options ainsi défendues bien des points communs avec les revendications entendues lors de la journée « Démocratie, tentez plus ! » qui s’est récemment déroulée à Bruxelles.

A côté de ce brillant exposé d’Ugo Palheta, la semaine sociale du MOC aura permis aux nombreux militants présents de passer en revue les moyens de ne pas laisser se dégrader encore plus la démocratie : se méfier des experts qui veulent se substituer aux choix politique collectifs, utiliser intelligemment les réseaux sociaux, oser la désobéissance civile, ne pas tomber dans les folies complotistes et développer à nouveau les communs qui ont précédés les deux ou trois siècles du capitalisme, sont des pistes qu’il faudra parcourir et faire converger pour espérer éviter les reculs démocratiques qui menacent.

Alain Adriaens