La transition suscite le débat

Réseau des AMAP Nord-Pas-De-Calais

Ce jeudi 1er février, POUR organisait un débat sans conférence autour du Cahier d’analyse « Quelle transition vivrons-nous ? » récemment édité par notre coopérative. Anne De Muelenaere nous propose ici un tableau impressionniste et personnel de cette soirée animée où chacun a pu exprimer son ressenti face à la multiplicité et la diversité des initiatives de transition.

Une première constatation est qu’en Belgique, en Europe, ces démarches de transition sont principalement le fait d’une population blanche, éduquée, disposant d’un minimum de ressources financières. Pour Sébastien, cette situation n’est acceptable que dans un premier temps. Si ces pratiques ne parviennent pas à se répandre, alors il faudra se reposer des questions. Tandis que dans les pays du sud, principalement en Amérique du Sud, il y a de nombreuses pratiques de « communs » (« système ouvert avec, au centre, une ou plusieurs ressources gérées collectivement par la communauté », Wikipedia). C’est une voie très prometteuse à explorer. Elle est déjà utilisée chez nous de façon institutionnelle, par exemple à Bruxelles (consultation obligatoire lors de projets immobiliers). Ensuite de façon empirique, par les populations vulnérables des pays du Nord : certains sont déjà des « transitionneurs ».

La question du nombre de personnes qui rejoignent les démarches de transition fait débat : certains pensent qu’avec 10 % de la population totale mettant en œuvre des projets de transition, il peut y avoir un basculement du système. Mais pour cela, il faut incorporer d’autres populations, il faut une mise en réseau des acteurs et une mise en récits. Il faut que des personnalités incarnent cette nouvelle manière de penser et de faire et créent une nouvelle « magie ».
Il y aurait 4 questions principales à propos de la transition :

  1. Quel public ?
  2. Quelle efficacité ?
  3. Quelles alliances ?
  4. Et le/la politique dans tout ça ?

Pour Ricardo Petrella, les transitionneurs sont un peu agaçants : ils refusent les adjectifs. Ils croient qu’il n’y a pas moyen de changer globalement la société. Ils ont peur d’être qualifiés d’irréalistes. Quels sont les objectifs des « transitionneurs » ? Changer le monde ? Se retirer du monde ? Se préparer pour l’effondrement (collapsologie, promue par Pablo Servigne notamment) ? Leurs actions proviennent d’un manque. Serait-ce la colère leur moteur ? La colère n’a rien à voir avec la transition qui est vécue et pas subie.

Pour Sébastien, la colère des mouvements alternatifs est en quelque sorte « privilégiée » car elle est « travaillée ». Cela n’a rien à voir avec les personnes qui se font licencier ou qui sont défavorisées. Rob Hopkins et ses adeptes ne sont jamais « contre » mais toujours « pour ». Les transitionneurs sont « inclusifs ». Ils veulent plaire à tout le monde. Les transitionneurs évitent le conflit. En ont-ils peur ? Il n’y a pas d’analyse en termes de rapports de forces.

Il faudrait aussi remettre en question la notion d’efficacité qui fait un peu trop penser à la culture néo-libérale. Mais la transition demande beaucoup d’énergie et les gens peuvent se fatiguer. D’où la nécessité d’être « efficaces ». Montrer que la transition ça marche !

Pour Michelle Gilkinet la transition implique une transformation personnelle. Il n’y a pas de recette unique, il ne s’agit pas de remplacer A par B. On veut la diversité. Il s’agit de vivre et de résister.

Pour Jean-Claude Garot il s’agit d’être clair sur les lignes de démarcations entre nous. La transition est nécessaire pour créer un monde meilleur (structure démocratique, travail collectif, respect du droit à la différence, acceptation de l’autre…) mais c’est une condition nécessaire, mais non suffisante. Il faut aussi lutter contre les pratiques prédatrices des multinationales et de l’État qui se met à leur service. On a vu une convergence remarquable dans le combat contre le TTIP et le CETA. Cette unité du mouvement citoyen a permis une demi-victoire. Si le TTIP était passé tel quel, il aurait été encore plus difficile de faire de la transition.

Typologie des alternatives – schéma d’Olivier De Schutter lors du lancement de la campagne   TAM TAM :

Selon Alain Adriaens, on pourrait situer la plupart des expériences qui se revendiquent de la transition dans le cadran en bas à gauche.

Les mêmes personnes/mouvements doivent-ils être partout à la fois ?

Pour Petrella ce schéma est intéressant mais il ne nous montre pas les puissants. Il ne montre pas l’hégémonie culturelle que le système capitaliste a réussi à imposer et qui tend à désigner toute opposition au système comme étant par nature violente. La colère deviendrait-elle interdite dans notre système dominant ? Finalement la seule alternative qui nous est permise serait de s’adapter, trouver sa niche, sa tâche, vivre bien avec ses proches. Il faut démolir cette hégémonie culturelle. (voir Serge Latouche : « décoloniser l’imaginaire »?)

Jean-Claude Garot revient sur l’« acceptance », une forme de colonisation des esprits où, durant ces trente dernières années, le néolibéralisme a distillé au travers des médias, de l’enseignement, de la culture, ses « valeurs » qu’il faisait d’autant mieux passer par la perversion du langage (perquisitions = « visites domiciliaires »). Il y a beaucoup à apprendre des expériences passées. Comment se sont structurées les solidarités dans l’histoire : coopératives, mutuelles, etc.

Pour Sébastien, le schéma clarifie les positions mais il manque un volet important : c’est l’organisation. Il met en avant le projet Mycelium qui prône un changement complet de paradigme pour faire face à l’effondrement. Par rapport aux anciennes écoles de pensées, les syndicats, les mutuelles etc. n’ont pas anticipé les changements. Les mouvements sociaux doivent prendre leur place. C’est ce que veut TAM-TAM qui regroupe 70 organisations.

Il faut combattre le sectarisme politique, mettre les ego de côté au profit de l’intérêt commun, réapprendre la solidarité avec les plus pauvres, les migrants etc.
Pour Petrella, il faut réfléchir sur les modalités d’action en 4 ou 5 mots :

  1. Dénonciation : marteler sans cesse – informer – rôle des journalistes et des intellectuels
  2. Protestation : dire qu’on n’est pas d’accord que ce n’est pas possible toutes ces injustices
  3. Revendication : faire des chartes qui énoncent des principes à appliquer.
  4. Représentation : montrer la joie de vivre dans un monde juste et solidaire

Selon lui, la transition ne parle pas du sens.

Pour Michel, philosophe, les éléments de savoir sont à notre disposition depuis longtemps. Il faudrait creuser les raisons pour lesquelles les choses restent en l’état. La peur (de l’effondrement) peut être un moteur (autant que la colère) pour l’action. Mais l’angoisse paralyse. Or le pouvoir utilise une panoplie de moyens violents (menace de guerre, terrorisme etc.) qui créent l’angoisse et ont un effet de blocage sur la population.

Anne De Muelenaere