Laisserons-nous les pronucléaires s’exprimer impunément ?

L’une des limites évidentes et acceptées par tous à la liberté d’expression est son utilisation afin de pousser des individus à commettre un crime[1]. Nous défendons ici l’idée que le nucléaire civil soit assimilé à un crime contre l’humanité, involontaire certes (comme il existe des homicides involontaires), mais néanmoins crime. Cette thèse, pour aussi choquante qu’elle puisse paraître de prime abord, n’en est pas moins démontrable.

Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998 définit dans sa notion de crime contre l’humanité une série d’actes qui peuvent être commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque. L’extermination en fait partie. Par «extermination», on entend notamment le fait d’imposer intentionnellement des conditions de vie, telles que la privation d’accès à la nourriture et aux médicaments, calculées pour entraîner la destruction d’une partie de la population[2].

Le 7 juillet 2017, l’ONU adopte un traité d’interdiction des armes nucléaires. Celui-ci est signé par 122 états, une large majorité. Bien entendu il n’a été signé ni par les puissances nucléaires, ni par leurs alliés de l’OTAN. Ce traité déclare les armes nucléaires illégales et rend les pays détenteurs de telles armes coupables de crime contre l’humanité. « Un ennemi n’aurait aucun besoin d’arme nucléaire pour attaquer la Belgique, elle a construit des armes nucléaires dans ses villes ! »[3] déclare Eloi Glorieux, spécialiste de la question, entendant par là la construction des centrales nucléaires. Celles-ci peuvent-elles être comparées à des armes ? Peut-on considérer qu’elles peuvent créer les conditions d’une extermination et par là même d’un crime contre l’humanité ?

Un accident de niveau 6 ou 7 sur l’échelle INES[4] (comme à Tchernobyl ou Fukushima) dans la centrale de Doel ou de Tihange pourrait survenir pour plusieurs raisons, accidentelles ou non :

Au sujet de la vétusté des réacteurs déjà bien connue du public, nous ne relèverons qu’un fait : les cuves actuellement fissurées seraient refusées pour une mise en service dans une nouvelle centrale[5]. Rappelons que les réacteurs ont tous dépassé les 30, voire les 40 ans de fonctionnement. C’est le cas des réacteurs Tihange 1, Doel 1 et 2 qui ont plus de 40 ans, ainsi que de Tihange 2 et Doel 3 dont les cuves sont fragilisées par la présence de milliers de fissures, respectivement 3.149 et 13.047 fissures.

Les actes terroristes sont malheureusement loin d’être impossibles en Belgique. Il est à noter que, selon des sources fiables, le sabotage survenu à Doel 4 en 2014 est suspecté d’avoir été commandité par Al Qaïda[6]. Nos réacteurs sont protégés par une couche de 2 m de béton. Cette couche semble bien mince face à une personne décidée munie d’un missile anti-char de type Milan capable de percer 3 mètres de béton armé. Avec une portée efficace de 2 km et une probabilité d’impact de 94 %[7], nul besoin d’être un excellent tireur pour provoquer une catastrophe atomique.

Des événements climatiques extrêmes (sécheresses, inondations) pourraient provoquer des problèmes dans le système de distribution d’eau ainsi que, par conséquent, dans le système de refroidissement des réacteurs ou dans l’approvisionnement des bassins de refroidissement du combustible usagé, hautement radioactif. Au vu du réchauffement planétaire en cours, l’ampleur de ces événements extrêmes ira en s’intensifiant, en nombre et en intensité.

Les tremblements de terre en Province de Liège ne sont pas inconnus, comme nous l’a prouvé celui du 8 novembre 1983, de magnitude 5,8 sur l’échelle de Richter[8]. Dans un passé géologique récent, notre région a connu des tremblements de terre de magnitude supérieure à 6,5, ce qui est bien au-dessus du niveau pris en compte pour la conception des centrales (moins de 6,0)[9].

Dans un rayon de 30 km autour de Tihange on estime le nombre d’habitants à 840 000 et à Doel à 1,51 millions[10]. A titre de comparaison, dans un rayon identique, il n’y avait « que » 172 000 habitants autour de Fukushima (où 80 % des radiations se sont échappées vers l’océan) et 135 000 autour de Tchernobyl[11]. Le nombre de morts liés à un accident nucléaire est très difficile à estimer. C’est pour Tchernobyl que l’on bénéficie du plus grand recul. Dans le recueil le plus complet de données scientifiques concernant la nature et l’étendue des dommages infligés aux êtres humains et à l’environnement à la suite de l’accident de Tchernobyl[12], on peut lire que le nombre de morts sur les 830 000 «liquidateurs» intervenus sur le site après les faits est de 112 000 à 125 000 et que le nombre de décès à travers le monde attribuables aux retombées de l’accident, entre 1986 et 2004, est de 985 000. Le nombre de morts liés à un accident nucléaire grave à Tihange ou Doel, les centrales qui détiennent le record mondial de densité de population dans un rayon de 30 km, serait donc, si pas inimaginable, en tout cas bien supérieur.

Les centrales nucléaires peuvent donc, dans certaines circonstances, représenter le même danger que des armes nucléaires (utilisables contre notre propre population). Elles créent potentiellement des conditions de vie pouvant entraîner la destruction d’une partie de la population même si ce n’est pas leur but premier. Par conséquent leur simple prolongation peut être considérée comme un crime contre l’humanité. Par aveuglement, négligence, appât du gain, confiance déplacée,… les pronucléaires ont poussé à la création de telles conditions de vie pour l’ensemble de la population belge, européenne, voire mondiale.

Nous pouvons donc soutenir que toute personne qui tient un discours pronucléaire, déclarant que nous devons maintenir nos centrales en service voire en construire de nouvelles, tient des propos qui poussent à maintenir les conditions potentielles d’une extermination de la population et à détenir des armes nucléaires. Par conséquent cette personne pousse à commettre un crime contre l’humanité, aussi involontaire soit-il. Nous soutenons donc que si cette personne souhaite continuer à propager ce discours, elle devrait d’abord prouver que nous avons tort dans notre démonstration. Devant un tribunal ?

Thierry Bourgeois et Laetitia Harutunian
(Membres de l’asbl Fin du Nucléaire)
Contributions : Grégory Defourny, Jean-Pierre Wilmotte, Gauthier Chapelle, Patrick Loodts

Source : Kairos


[1]Un exemple : lors du génocide rwandais, les autorités exhortaient les Utus au massacre à travers la radio locale. Cette exhortation est déjà un crime en soi.
[2]Site de la Cour Pénale Internationale
[3]Eloi Glorieux, campaigner énergie Greenpeace Belgique, rencontre avec l’auteur le 7 mars 2018
[4]International Nuclear Event Scale, sert à mesurer la gravité d’un accident nucléaire civil. 6 ou 7 sont respectivement des accidents graves et majeurs.
[5]Ilse Tweer, Les cuves défectueuses des réacteurs nucléaires belges Doel 3 et Tihange 2 – Commentaires sur le rapport final d’évaluation de l’AFCN de 2015 (janvier 2016), p. 2 : une cuve de réacteur avec des milliers de défauts – et avec des défauts d’une telle taille – ne serait pas homologable, ni aujourd’hui, ni à l’époque de sa fabrication.
[6]Laure Noualhat, « Sécurité nucléaire : le grand mensonge » diffusé sur Arte le 5 décembre 2017
[7]https://www.army-technology.com/
[8]Site de l’observatoire royal de Belgique
[9]L’Europe occidentale n’est pas à l’abri d’un grand tremblement de terre. Thierry Camelbeeck, Kris Vanneste et Pierre Alexandre. Observatoire Royal de Belgique, 1998
[10]Rapport sur les insuffisances des plans d’urgence nucléaires belges de David Boilley et Mylène Josset, ACRO.eu.org
[11]Ibid.
[12]A. Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko, Chernobyl: Consequences of the catastrophe for people and the environment, publié par l’Académie des sciences de New York (NYAS), janvier 2010.