Le formidable modèle australien de l’immigration

Tout récemment, notre secrétaire d’Etat à l’immigration Theo Francken, jamais à court d’idées, a suggéré que la Belgique adopte le « modèle australien » pour sa politique migratoire. D’une certaine manière, l’Europe, à travers l’accord signé avec la Turquie, cherche à appliquer ce modèle. Elle rencontre les mêmes difficultés et devrait aboutir au même constat : ce modèle est exactement ce qu’il faut éviter, à tous points de vue : économique, social, politique et humanitaire. Mais la réalité n’est pas le premier critère de décision lorsqu’il s’agit de sujets que le populisme attise constamment pour s’assurer des succès électoraux.

Sur quoi est donc fondé ce modèle australien ? Et quelles sont d’abord les spécificités de de ce pays ? L’Australie est un continent dont la quasi-totalité de la population actuelle est issue de l’immigration, seuls les aborigènes qui ont échappé à l’extermination faisant figure d’exception. Le premier ministre australien de l’époque, Tony Abbott, déclarait en 2014 qu’en 1788, lorsque les Anglais débarquent en Australie, le territoire était vide, « sans rien d’autre que de la nature sauvage », et que cette arrivée était « l’instant fondateur de l’Histoire du continent australien », alors que les aborigènes l’occupaient depuis au moins 40.000 ans…

C’est un pays qui fait rêver, en particulier en Europe, grâce à une combinaison d’atouts qui lui est propre : la stabilité, la prospérité, la sécurité, la démocratie, la richesse multiculturelle et… le soleil.

Sa politique migratoire a varié au cours des dernières décennies. Depuis 1989 l’Australie a introduit un système à points très sélectif : ne peuvent venir en Australie que de « bons migrants », c’est-à-dire capables de s’intégrer dans l’économie et de contribuer à la croissance australienne. Les points sont essentiellement attribués en fonction des compétences professionnelles des candidats, et sont liés à des listes de professions en demande qui sont revues régulièrement. Même si cela n’a pas toujours été le cas, aujourd’hui le pays d’origine, la race ou la religion n’entrent plus dans les critères d’attribution de visas d’immigration.

Un exemple de migrant

En 2004, Nicolas Vadot, le dessinateur du Vif, arrive en Australie et fait une demande d’immigration, qui débouche dans un premier temps sur un bridging visa valable 3 mois durant lequel il n’a pas le droit de quitter le pays, sous peine de perdre les droits du visa. Blanc, jeune, en bonne santé, indépendant financièrement, marié à une Australienne, ne prenant le job d’aucun Australien, il pense être un candidat idéal ; mais selon lui, son dossier a été évalué exactement de la même manière que s’il avait été Soudanais. L’officier qui enquête et évalue son cas lui pose des questions extrêmement personnelles ; Nicolas Vadot lui fait remarquer que c’est choquant et lui demande pourquoi elle l’interroge sur ces détails. À quoi on lui répond : « C’est moi qui décide de votre dossier. Plus vous posez de questions, plus vous mettez votre dossier en péril. » Un traitement choquant, mais choquant pour tous… c’est une forme d’égalité.

Mais, une fois le visa acquis, Nicolas Vadot met en avant la politique d’intégration multiculturelle de l’Australie, qui est à l’opposé de la politique identitaire qui prévaut en Belgique et en Europe. Il en donne pour preuve la cérémonie qui a été organisée pour les 300 personnes qui, comme lui, avaient obtenu la nationalité australienne (en 2010, 6 ans après son arrivée), essentiellement des Asiatiques, des Sud-Américains et des Africains de l’est. Au cours de cette cérémonie, le représentant du gouvernement déclare : « Aujourd’hui, vous devenez des Australiens, nous sommes fiers de vous compter parmi nous, mais ce n’est pas parce que vous devenez Australiens que vous cessez d’être ce que vous étiez avant. Donc, je vous en conjure, puisque je vois des petits enfants avec nombre d’entre vous, continuez à parler votre langue d’origine et à leur transmettre votre culture d’origine. »

Mais qu’en est-il de ceux qui n’ont pas les points requis ?

L’Australie est une île sans aucune frontière terrestre avec un autre pays, que l’on ne peut gagner que par les airs ou, pour les candidats migrants ou réfugiés, par la mer, avec tous les risques que cela comporte. C’est donc par rapport à ces candidats migrants ou réfugiés « pauvres », ceux qui ne rentrent pas dans le système de points, qu’intervient le fameux « modèle australien » qui semble avoir charmé notre secrétaire d’État. Pour protéger le pays de l’arrivée de réfugiés ou de migrants qui tenteraient d’atteindre le sol australien sans disposer de visa, le gouvernement de Canberra a mis au point une politique du no way. Ceux qui sont capturés par les garde-côtes australiens sont bannis à vie de l’Australie. Et pour s’assurer qu’ils n’auront plus jamais aucune possibilité de fouler le sol australien, le gouvernement a créé deux bagnes, sur deux petites îles à environ 5.000 km de l’Australie, où ils sont enfermés à vie. Ce sont les désormais tristement célèbres camps de détention de Manus, une île de Papouasie-Nouvelle-Guinée, et de Nauru, petit État indépendant grand comme un huitième de la région bruxelloise, peuplé de 11.500 habitants.

C’est en 2001 que le gouvernement australien a, pour la première fois, créé ces deux centres de détention, moyennant le payement de sommes énormes à la Papouasie-Nouvelle-Guinée et à l’État de Nauru. La minuscule île de Nauru a vécu pendant des décennies de l’extraction de phosphate. Lorsque celui-ci fut épuisé, Nauru s’est spécialisé dans le blanchiment d’argent ; mais aujourd’hui ce sont les subsides du gouvernement australien pour l’établissement et le maintien du camp de détention qui sont sa principale source de revenus.

Devant les protestations émanant de multiples associations nationales et internationales, les camps de concentration de Manus et de Nauru ont été fermés en 2007. Mais en 2012, le gouvernement australien rouvre les deux camps. Et il met en place une politique qui vise à éviter le fameux « appel d’air » si souvent invoqué par notre gouvernement. Il répète à l’envi que tout réfugié ou migrant « illégal », qui est capturé et envoyé dans un de ces deux bagnes, ne foulera jamais le sol australien. Mais de plus, il crée des conditions de détention atroces qui ont pour but de faire en sorte que plus personne n’osera tenter d’atteindre l’Australie sans visa.

Ces conditions ont été dénoncées par de multiples organisations humanitaires et, surtout, par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCRNU), qui a publié de nombreux rapports (ici et ici) sur ces bagnes. Dans son rapport d’octobre 2017, Thomas Albrecht, représentant du HCRNU, explique que lors d’une visite à Nauru il a demandé à une petite fille de 6 ans comment elle s’appelait ; sa réponse fut : EZB037. C’était le nom du bateau sur lequel elle était arrivée, et qu’on lui avait attribué depuis lors.

Un des prisonniers les plus célèbres du camp de Manus est Behrouz Boochani, poète et journaliste Kurde-Iranien, détenu depuis 2013 dans ce bagne. Il est parvenu à publier plusieurs textes et interviews dans The Guardian et a réussi l’exploit, en 2015, de faire sortir du camp un film bouleversant, qui a obtenu plusieurs prix dans des festivals internationaux.

Dans une interview à The Pen, Behrouz Boochani explique : « Le système est créé pour vous humilier et détruire votre personnalité, en supprimant votre identité. Depuis des années dans ce camp on m’appelle par un numéro. C’est une manière de vous faire comprendre qu’on ne vous considère pas comme un être humain. Quand on vit dans un tel système carcéral, il est donc capital de conserver son identité. C’est le facteur essentiel de survie, de réaliser qu’on n’est pas qu’une série de chiffres, qu’on est un être humain. Cela permet de se rappeler qu’on est toujours vivant. » On comprend mieux le danger qui guette la petite EZB037.

Les atteintes aux conventions internationales et aux droits humains

L’Australie a adhéré, comme la Belgique et 191 autres pays, à la Déclaration de New York sur les réfugiés et les migrants adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 19 septembre 2016. Sans la moindre ambiguïté, cette déclaration rappelle que, « depuis que le monde est monde, les hommes se déplacent, soit pour rechercher de nouvelles perspectives et de nouveaux débouchés économiques, soit pour échapper à des conflits armés, à la pauvreté, à linsécurité alimentaire, à la persécution, au terrorisme ou à des violations des droits de l’homme, soit enfin en réaction aux effets négatifs des changements climatiques, des catastrophes naturelles (dont certaines sont liées àces changements) ou dautres facteurs environnementaux. » Si ces flux ont augmenté, il reste que « les réfugiés et les migrants jouissent des mêmes libertés fondamentales et droits de lhomme universels ».

Une véritable solution ne peut être que mondiale : « Aucun État ne peut à lui seul gérer ces déplacements. » Et les signataires de la Déclaration s’engagent à « sauver des vies » dans une tâche « avant tout morale et humanitaire ». Il faut aussi trouver des « solutions durables et à long terme. » Mais ils sont déterminés à combattre « avec tous les moyens à notre disposition les mauvais traitements et l’exploitation dont sont victimes d’innombrables réfugiés et migrants en situation vulnérable. »

L’Australie s’est donc engagée à respecter tout cela, tout comme la Belgique. Mais en même temps, l’Australie a décidé de régler seule le problème, par des solutions précaires et à court terme, qui infligent aux personnes des traitements dégradants, voire les met en danger de mort lorsque l’Australie les renvoie dans leur pays comme elle le fait avec les Rohingias de Birmanie.

Outre que cette politique migratoire australienne met ce pays au ban des pays civilisés et lui vaut de multiples condamnations pour violations du droit international, elle a un coût économique désastreux : ce sont plus de 3 milliards d’euros que l’Australie a payés à la Papouasie-Nouvelle-Guinée et à Nauru au cours des  5 dernières années pour y maintenir ces camps de détention.

D’autres modèles ?

Les opposants à la politique australienne, en Australie et à l’étranger, citent souvent en contre-exemple le modèle canadien. Le Canada a une politique d’accueil et d’intégration efficace, fondée un temps sur les diplômes des candidats, mais désormais davantage sur leur potentiel. Plus de 20% de la population canadienne sont nés à l’étranger. Si jusqu’en 2010, la majorité provenait des pays européens, les chiffres se sont inversés : l’Asie du Sud-Est, la Chine et l’Afrique représentent deux tiers des pays d’origine de ces migrants. L’objectif premier est de pallier le vieillissement de la population mais, fidèle à ses valeurs, le gouvernement canadien prend une part importante dans l’accueil des réfugiés des multiples guerres. Entre novembre 2015 et décembre 2016, 40.000 réfugiés syriens ont été accueillis au Canada.

Pour y arriver, le Canada joue sur trois tableaux : des partenariats entre les différents niveaux de pouvoir (fédéral, provincial, municipal) et les organismes communautaires pour favoriser l’intégration et développer les opportunités économiques ; une approche multiculturelle qui prévaut dans les discours du gouvernement, ce qui contribue à donner une image positive de l’immigration auprès du public (au contraire du jeu dangereux que joue le gouvernement Michel) ; une citoyenneté et la résidence permanente plutôt faciles à obtenir, afin de renforcer le désir d’intégration.

Alors, la Belgique est-elle vraiment prête à adopter le « modèle australien » et y a-t-elle le moindre intérêt ? Ou ne s’agit-il, pour les membres N-VA du gouvernement, que d’attiser les braises qui leur garantissent un électorat bien chaud ? Où comptent-ils, ces adeptes des tweets irréfléchis, trouver une île qui acceptera, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, d’enfermer les réfugiés et candidats migrants qu’elle aura refoulés ? Notre gouvernement ne ferait-il pas mieux de s’inspirer du modèle canadien, en modifiant d’abord et avant tout son discours, lequel pour l’heure se satisfait de semer la peur et d’attiser des craintes et des préjugés…

Vincent Engel et Michel Gevers
Les auteurs remercient Marion Gevers, immigrante en Australie depuis 1986, qui leur a fourni beaucoup d’informations.