Le mythe de la croissance verte

Les grandes institutions, telles que le PNUE[1] et l’OCDE[2] veulent nous faire croire qu’une « croissance verte » est possible. Il serait donc possible de lutter contre les changements climatiques tout en continuant une croissance infinie de l’économie, de la finance, de la démographie, de l’agriculture industrielle.

En 1972, le rapport du Club de Rome, «  Halte à la croissance ? », nous alertait sur les limites de notre planète et sur les conséquences désastreuses que la croissance économique pourrait engendrer[3].

Sommes-nous condamnés à décroître?

Pourtant, 45 ans plus tard et alors que l’urgence climatique se confirme de plus en plus, le PIB reste la boussole de la plupart des économistes et le faire croître demeure un des objectifs principaux des dirigeants politiques. L’importance donnée à la croissance est telle que des grandes institutions, telles que le PNUE ou l’OCDE, ont fait du découplage et de la « croissance verte » une de leur priorité[4]. Est-il possible de conjuguer la lutte contre le réchauffement climatique et croissance du PIB ? Ou sommes-nous condamnés à décroître ?

Une transition indispensable

Pour avoir une bonne probabilité de limiter le réchauffement de la température sous les 2 °C, il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % à 70 % d’ici 2050 et de 100 % voire plus (atteindre un niveau d’émissions négatif) d’ici 2100[5]. Ceci implique une transition rapide des énergies fossiles vers les énergies renouvelables. En outre, une transition de cette ampleur ne peut se faire au niveau de consommation d’énergie actuel[6]. En effet, tous les scénarios crédibles d’une transition vers un système 100 % renouvelable prévoient une baisse de la consommation d’énergie. Afin de conjuguer croissance du PIB et lutte contre le réchauffement climatique, deux types de découplage sont donc nécessaires : un découplage PIB-Émissions de gaz à effet de serre et un découplage PIB-Consommation d’énergie.

Mais qu’est-ce que le découplage ? Pour le résumer en terme simple, le découplage, dans le contexte écologique, signifie faire plus avec moins[7]. Dans le cadre de la transition énergétique, réaliser le découplage signifierait donc avoir une croissance du PIB et, dans le même temps, une réduction des émissions de gaz à effet de serre/de la consommation d’énergie. Les partisans d’une « croissance verte » argumentent qu’avec l’amélioration de l’efficacité, cela sera possible. En outre, si l’on poursuit leur raisonnement, vu que les économies en croissance sont plus efficaces, la croissance n’est pas un problème mais une solution.

Toutefois, les faits contredisent complètement cela. En effet, si l’ « intensité énergétique »[8] et l’ « intensité carbonique »[9] mondiales ont diminué ces dernières décennies, ce n’est pas le cas de la consommation d’énergie et des émissions de gaz à effet de serre.

Une croissance problématique

Pour qu’une baisse de l’intensité se traduise par un découplage, il faut qu’elle soit supérieure à la croissance du PIB. Ceci n’a pas du tout été le cas. Les baisses d’intensité ont été plus qu’absorbées par l’augmentation du PIB. Les émissions ont continué à augmenter, de même que la consommation d’énergie. Autre signe éloquent du rôle de la croissance dans la problématique climatique : l’augmentation des émissions s’est atténuée après la crise financière suite au ralentissement de la croissance économique. Contrairement à la croyance des partisans de la « croissance verte », la croissance ne semble donc pas être la solution mais bien le problème !

En outre, les économistes Gaël Giraud et Zeynep Kahraman ont étudié le lien entre consommation d’énergie et croissance du PIB[10]. Ils ont montré que ce lien était très étroit mais aussi que la causalité va de la consommation d’énergie vers la croissance du PIB. Cela signifie que la croissance du PIB est permise par la possibilité d’augmenter la consommation d’énergie. Le PIB est donc très dépendant de la consommation d’énergie, alors que cette dernière doit diminuer si l’on veut limiter le réchauffement climatique. Selon leurs calculs, une diminution de 10 % de la consommation d’énergie primaire par habitant devrait provoquer une diminution de 6 % du PIB par habitant. Par conséquent, peu importe le bien-fondé ou non de la croissance, mener une politique de transition ambitieuse impliquerait de facto devoir abandonner cet objectif.

45 années après sa publication, le constat fait dans le rapport du Club de Rome semble se vérifier de plus en plus : il est impossible de croître continuellement sur une planète finie. Alors qu’elle ne représente qu’une partie des défis écologiques de notre époque, la lutte contre le réchauffement climatique est incompatible avec une croissance du PIB. Ce constat est encore plus implacable pour les pays les plus riches, qui doivent prendre le plus de responsabilités dans le défi climatique. Le PIB doit cesser d’être la boussole des économistes et des leaders politiques. Sommes-nous condamnés à décroître ? Oui, mais cela n’est pas une mauvaise nouvelle.

Damien Viroux


[1] Le Programme des Nations unies pour l’environnement
[2] Organisation de Coopération et de Développement Économiques
[3] Meadows, D Meadows, D et Randers, J (2012), Les Limites à la croissance (dans un monde fini), Rue de l’échiquier
[4] Caminel, T et alii (2014), Produire plus, polluer moins : l’impossible découplage ?, Les Petits Matins
[5] GIEC (2014b), Changements climatiques 2014 – L’atténuation du changement climatique : Résumé à l’intention des décideurs et résumé technique, Cinquième Rapport d’évaluation du GIEC : Changements climatiques
[6] Princen, T Manno, J.P et Martin, P.L (2015), Ending the Fossil Fuel Era, MIT Press
[7] Jackson, T (2017), Prospérité sans croissance, les fondations pour l’économie de demain
[8] Quantité d’énergie primaire consommée par dollar produit
[9] Quantité de gaz à effet de serre émise par dollar produit
[10] Giraud, G et Kahraman, Z (2014), How Dependant is Growth from Primary Energy? Output Energy Elasticity in 50 Countries (1970-2011), Paris School of Economics