L’effet boomerang

Destruction d’écosystèmes, montée des eaux, multiplication et intensification des sécheresses et autres phénomènes extrêmes… les grands impacts biophysiques du réchauffement climatique sont connus. Pourtant, ils ne s’arrêtent pas là : en bout de course, ces transformations ont également des répercussions majeures sur l’équilibre de nos sociétés, et pourraient aller jusqu’à mettre en péril le fonctionnement de l’économie capitaliste elle-même.

Une épée de Damoclès climatique

Cela ne fait plus beaucoup de doutes : à moins d’une bifurcation radicale et immédiate dans la trajectoire que l’humanité est en train d’imposer à la planète, le coût social qu’il nous faudra supporter dans les années à venir en conséquence du changement climatique sera colossal. C’est ce que confirme une étude réalisée par l’OCDE[1], tentant d’évaluer quantitativement les risques monétaires encourus par nos économies face au réchauffement climatique.

Selon cette étude, à supposer que rien ne soit mis en place très rapidement pour infléchir radicalement le cours de nos émissions dans les années à venir, nous nous condamnons à ce qu’un « effet boomerang » climatique destructeur s’abatte sur l’économie mondiale dans un futur plus si lointain. En effet, à mesure que le changement climatique s’accentuera, l’OCDE montre que nous allons progressivement et de plus en plus rapidement voir se dégrader, en même temps que l’environnement et le climat, l’état de certains des facteurs de production essentiels qui nous permettent aujourd’hui de soutenir la création de richesses dans l’économie (en particulier, le travail et la terre).

En quoi consisteront précisément ces pertes économiques ? Bien que les types d’impact varieront en fonction des pays, c’est selon l’OCDE, à travers la perturbation des rendements agricoles (qui chuteront avec la hausse des températures) et les atteintes directes à la santé humaine (qui feront diminuer la productivité du travail) que la hausse des températures et le changement climatique causeront les dommages les plus lourds à l’économie mondiale dans les années à venir. D’autres conséquences auront aussi des impacts non négligeables, comme la montée des eaux dans les zones côtières ou la transformation du climat dans certaines régions touristiques, mais ces répercussions pourront pour certaines nations s’avérer plutôt positives que négatives : en Russie par exemple, le réchauffement aura plutôt tendance à libérer des terres jusque-là inexploitables. Au total néanmoins, pour l’économie mondiale dans son ensemble et pour plus de 90% des régions du globe prises isolément, le bilan net du réchauffement climatique sera sans équivoque : il représentera un coût économique, et non un bénéfice.

Le gros problème, c’est qu’au-delà d’un certain stade, les pertes ainsi engendrées pourraient devenir suffisamment rapides pour rattraper le rythme de la croissance de l’économie elle-même. Dans les décennies à venir, l’OCDE suggère ainsi que nous pourrions être réduits à une phase de stagnation structurelle mondiale du seul fait de ces contrecoups économiques, et en prenant 2060 comme horizon, ce ne serait plus la stagnation mais bien la dépression qui nous menacerait. En effet, à ce stade, les pertes liées à la perturbation du climat pourraient atteindre plus de 3% du PIB mondial chaque année (voir graphique 1) soit plus que les gains générés par la croissance supposée de l’économie à cette date. Plus loin dans le siècle, cette menace de dépression serait de plus en plus lourde car, avec le temps, les impacts du réchauffement climatique iraient toujours en s’accélérant : dans le pire des cas, ils pourraient aller jusqu’à amputer la valeur du PIB mondial de 12% par an en 2100. Malgré le caractère alarmant de ces chiffres, une chose paraît sûre : ils ne surestiment pas la gravité de la situation économique à laquelle nous allons être confrontés.

Vers l’effondrement économique ?

En effet, une étude plus récente menée par l’Agence Française de Développement et le Centre d’Économie de la Sorbonne[2] livre des conclusions plus inquiétantes encore. Pour les économistes auteurs de cette étude, si les dégâts directs du climat sur nos capacités productives seront certes non négligeables, ils ne seront pas la source du véritable danger macroéconomique. Celui-ci viendra plutôt de leur interaction avec la dynamique de la dette privée.

Selon cette étude, lorsque les dégâts liés aux problèmes environnementaux se matérialiseront, ils forceront les entreprises productives à l’échelle globale à investir une part de plus en plus élevée de leurs richesses dans la restauration de leur capital endommagé, au détriment d’autres investissements, ce qui aura des conséquences directes sur le PIB. Ce premier problème est prévisible. Néanmoins, ce que la majorité des études économiques oublient de souligner, c’est qu’à l’échelle macroéconomique, l’effet direct de ces pertes liées au changement climatique sera d’abord absorbé par l’endettement des entreprises auprès du système bancaire privé, qui crée la monnaie sur demande pour les emprunteurs. Les entreprises pourront alors, pendant un temps, poursuivre leurs investissements alors même que leurs profits courants, du fait des dommages subis, ne seront plus suffisants pour les couvrir. Mais puisqu’avec le temps, les dégâts liés au changement climatique ne feront que s’accentuer, la création de nouvelles richesses dans l’économie, indispensable au remboursement final des dettes, deviendra de plus en plus complexe. Le risque est alors que ces dettes persistantes génèrent une déflation mondiale tirée par des tentatives fortuites et simultanées de désendettement, qui nous mèneraient à un effondrement global au plus tard au cours du XXIIème siècle, même dans un scénario climatique et technologique relativement optimiste. Dans un scénario moins optimiste (mais tout sauf irréaliste), cette interaction dette-climat pourrait nous mener très vite, c’est-à-dire dans les décennies qui viennent, à une situation de stagnation globale pouvant dégénérer en un effondrement dans la seconde moitié du XXIème siècle.

En somme, alors que les pertes productives climatiques annoncées par l’OCDE dans son scénario central paraissent « raisonnables » (des pertes annuelles de 2% du PIB mondial en 2060 et de 5% en 2100) cette dernière étude montre que de tels dommages peuvent pourtant être le point de départ d’un cercle vicieux capable de mener l’économie globale au bord du désastre : on parle ici d’un PIB mondial pouvant être amputé de 60% de sa valeur au début du siècle prochain. 

Inégaux face aux désastres

Mais qui seront vraiment les premières victimes de ces prophéties de malheur scientifiques ? Certes, nos sociétés sont prisonnières du marché, mais l’analyse des grandes tendances de l’économie marchande ne nous dit pas tout sur l’effet boomerang. L’évolution du PIB mondial camoufle en effet d’importantes disparités dans la façon dont les économies nationales seront affectées par le changement climatique (voir graphique 1) et il ne rend pas compte des risques géopolitiques et humanitaires (voir graphique 2).

En pratique, le fardeau climatique sera nettement plus lourd à porter pour les pays du Sud, ou pour les pays en développement de façon plus générale, que pour les économies développées du Nord. Les économies du Nord bénéficient en effet d’une situation géographique privilégiée; d’une part beaucoup plus large de leur revenu national dans des secteurs non immédiatement impactés par le changement climatique; d’une position économique et politique dominante ainsi que de capacités de réaction financière et institutionnelle bien plus solides que les économies du Sud. Pour ces dernières, les conséquences du changement climatique seront plus graves, plus difficiles à contrecarrer, et aussi beaucoup plus immédiates. En réalité, le simple fait que nous parlions systématiquement des impacts du réchauffement climatique au futur trahit un nombrilisme des peuples du Nord : au Sud les problèmes climatiques ont d’ores et déjà commencé.

Graphique 1 – Impacts du changement climatique sur le PIB par régions selon l’OCDE

Source : OCDE 2015, op. cit.

Pour les nations les moins développées, un climat plus chaud et plus instable est en effet la source de pressions directes sur la santé et la sécurité alimentaire de la population, car dans ces pays, la subsistance s’organise encore largement en marge du marché. Dans le cas de variations climatiques importantes, c’est donc tout l’équilibre sociétal qui est immédiatement mis en branle. Au Sud-Soudan par exemple, 95% de la population (11 millions de personnes) repose pour sa subsistance sur des activités directement dépendantes de l’état du climat, telles que l’agriculture, l’exploitation des ressources forestières ou la pêche[3]. Le risque de voir le drame humanitaire soudanais, déjà tragique indépendamment du climat, s’aggraver à court-terme pour cause écologique est donc bien réel : selon le Climate Change Vulnerability Index 2017, le pays fait partie des cinq nations les plus mises en péril par le réchauffement climatique avec la RDC, le Liberia, la Centrafrique et Haïti.

En outre, à en croire le Pentagone et l’OTAN, le risque d’éclatement de conflits eux-mêmes précipités par des problèmes climatiques est bien réel[4]. Les ressources en eau de plus en plus rares, les pertes drastiques de fertilité des sols, l’augmentation des vagues de chaleur mortelle… sont autant de phénomènes qui s’accentuent et qui mettent directement en péril la stabilité politique de certains pays du Sud. Les crises d’origine économique et écologique ainsi déclenchées prennent alors souvent une tournure violente, et peuvent faire le lit du terrorisme. Que ce soit en Syrie ou au Nigeria par exemple, il est difficile de nier que les guerres civiles qui ont cours aujourd’hui même dans ces pays ont, au moins en partie, une origine climatique. La sécheresse de 2007-2010 pour la Syrie (voir graphique 3), et l’assèchement du lac Tchad depuis les années 70 pour le Nigéria, ont en effet été des facteurs d’instabilité sans lesquels on ne peut comprendre ni l’émergence de l’État Islamique, ni celle de Boko Haram. L’affirmation d’Emmanuel Macron, cet été au G20, selon laquelle « on ne peut pas prétendre lutter efficacement contre le terrorisme si on n’a pas une action résolue contre le réchauffement climatique»[5] était donc digne de foi. Ce qui l’est moins, c’est son idée, tacite mais imprescriptible, qu’il est possible de « rendre sa grandeur » à la planète tout en travaillant à celle du capitalisme.

Graphique 3 – Syrie : territoires impactés par la sécheresse en 2007-2010 et territoires contrôlés par les belligérants en 2014

L’intensité de la sécheresse qui a frappé la Syrie avant l’éclatement de la guerre civile de 2011 est inexplicable sans le réchauffement climatique d’origine anthropique. Sur la carte de gauche, les points colorés montrent les régions affectées par celle-ci, les points les plus sombres donnant les zones les plus durement touchées. Sur la carte de droite, on observe la fragmentation du territoire syrien en 2014, trois ans après le début du conflit. Y figurent respectivement en violet, en rose et en orange, les zones contrôlées par l’État Islamique, le Front Al-Nosra, et les territoires contestés ou sous contrôle mixte. À la vue des deux cartes, force est de constater que les zones les plus impactées par la sécheresse sont presque toujours celles dans lesquelles le djihadisme a pris racine.

Martin Dupont


[1] OCDE, « Les conséquences économiques du changement climatique », Éditions de l’OCDE, 2015.
[2] G. Giraud, F.M. Isaac, E. Bovari & E. Zatsepina, « Coping with collapse : A Stock-Flow Consistent Montary Macrodynamics of Global Warming », Chaire Énergie et Prospérité, 27 juillet 2016.
[3] UNDP South Sudan, 29 juin 2017.
[4] US Department of Defense, 29 juillet 2015 ; Secrétariat Général de l’OTAN, 9 juin 2016.
[5] BFM TV, 8 juillet 2017.