Les initiatives de transition auscultées par l’Université

Lum Sou: monnaie locale complémentaire namuroise

Il n’y a pas que notre coopérative d’édition qui analyse (dans un Cahier du même nom) le foisonnement d’initiatives dites de transition. Ainsi, sous le nom d’(É)change, Financité et le CERMi (Centre européen de recherche en microfinance) de l’ULB mènent une recherche/action sur les monnaies complémentaires et autres systèmes d’échanges citoyens.

C’est dans une petite rue sombre de Saint-Josse, derrière le jardin botanique que sont logés les bureaux de Financité. Ce soir d’hiver, une soixantaine de personnes se sont réunies pour mettre en commun leurs expériences locales de création de monnaies complémentaires. Si ces alternatives locales au monopole de l’euro sont le centre de préoccupations de Financité, la soirée regroupait aussi des membres de SEL (Services d’échanges locaux), de RES (Réseaux d’échanges de savoir) et même d’un Groupe Santé, un collectif citoyen qui souhaite répondre à des besoins mal couverts dans le domaine de la santé par un système d’échange innovant.

Annika, Charlaine, Anne-Sophie et Valery, les permanents de Financité, secondés par Hélène, une chercheuse de l’ULB, sont à la manœuvre. Mais ce ne sont pas des experts qui professent doctement du haut d’une estrade. Tout au contraire, ce sont des animateurs qui aident les participants à faire émerger leurs savoirs de praticiens de la militance citoyenne.

Cela passe par des dispositifs apparemment bien rodés. Les présents sont d’abord réunis tous en cercle, on leur explique les règles du jeu et tout le monde se met en action. On ne reste pas assis, on se présente deux par deux, plusieurs fois de suite et puis on va consulter la demi-douzaine de propositions de questions à débattre que les meneurs de jeu ont suggérées et qui sont affichées sur les murs. Grâce au nombre de votes que reçoit chacune de ces propositions, on en sélectionne quatre et ces sujets se répartissent en autant de tables où chacun va s’assoir selon ses centres d’intérêt.

A la table où je me suis assis, on parle notamment de gouvernance au sein de de ces microsociétés que sont des groupes de bénévoles qui veulent créer une monnaie complémentaire dans leur commune ou faire vivre un service d’échange locaux ou tout autre regroupement d’individus qui tente de créer en commun quelque chose qui fait défaut dans notre société « où tout s’achète et tout se vend ».

Impossible de résumer la richesse des échanges mais il émerge notamment que préciser dès le départ les objectifs précis du projet (sous forme d’une « charte » d’intentions) et se doter de règles démocratiques internes assez claires permettra ensuite de travailler sereinement et d’éviter que les inévitables conflits ne dégénèrent et ne paralysent le groupe. On échange aussi sur la manière de faire connaître le projet à ceux qui seraient potentiellement intéressés dans la zone d’action, comment on réagit face aux critiques qui émergent déjà, comment on s’apprête à résister aux freins et oppositions que tous ces projets qui remettent en cause le fonctionnement prioritairement marchand de notre société ne manqueront pas de susciter.

Les autres tables sont tout aussi animées. Les échanges d’expériences, les bons tuyaux et autres conseils de bonnes pratiques se diffusent ainsi naturellement. Chacun a la possibilité de s’exprimer, de donner son avis, de faire part de son vécu, ce qui, de toute évidence, permettra à chaque groupe, retourné dans sa commune, de gagner du temps et d’éviter les erreurs que d’autres ont déjà faites.

Après une bonne heure d’échanges denses mais aussi conviviaux où les rires alternent avec les propos sérieux, on met tous les enseignements en commun grâce à un « rapporteur » par table. Certains conviennent déjà de se revoir à quelques-uns sur pour avancer dans la mise en commun de ce qui peut servir à plusieurs.

Financité, une expertise en économie alternative

Ainsi donc, Financité fait avancer en Région bruxelloise des projets de monnaies complémentaires. Il est temps car la Wallonie a pris une belle avance : il existe déjà plusieurs monnaies alternatives qui répondent aux doux noms de Ropi, Epi lorrain, Valeureux, Blés, Talent, Voltí ou Minuto… D’autres sont en préparation et, si tout va bien, Anderlecht, Uccle, Etterbeek-Ixelles et Schaerbeek devraient bientôt baptiser des monnaies locales qui favorisent les circuits courts et la relocalisation des échanges et de l’économie, qui sont innovants, limitent l’impact sur l’environnement, stimulent une consommation plus responsable et créent davantage de liens sociaux.

Si Financité a les moyens d’ainsi dynamiser la naissance et la croissance de monnaies citoyennes, c’est grâce au fait que l’association est soutenue par la Région bruxelloise via son institut pour la recherche, Innoviris. Il y a quelques années, la Région avait déjà essayé de lancer une monnaie locale mais elle pilotait de trop près l’initiative et la logique top-down qui présidait à ce projet avait conduit à un échec. Fort de ce couac, la Région a donc pris le risque de soutenir une dynamique bottom-up et d’utiliser les compétences de Financité pour arriver à un meilleur résultat.

Il faut dire que Financité s’impose de plus en plus comme un acteur incontournable de la réflexion sur la finance et plus généralement sur l’économie qui ne soit pas la version néo-classique imposée par la voix de son maître néolibéral.

Financité, une asbl née en 1987 sous le nom de Réseau Financement Alternatif (RFA), est dotée de statuts complexes qui l’intègrent solidement dans la galaxie des organisations de progrès (social) aussi bien par ceux qui composent son conseil d’administration que par sa présence dans de multiples asbl ou coopératives qui tentent de développer une économie alternative. Elle développe ses activités en trois « axes » : celui de l’éducation, qui réalise des analyses de fond ainsi que de la sensibilisation et de l’information du grand public, celui des services, qui coordonne des projets de recherche-action, de transition énergétique et d’accompagnement d’entreprises et celui de mouvement, qui organise la dynamique de participation citoyenne sur le vaste thème de la finance responsable et solidaire. C’est le second axe qui mène les activités d’(E)Change, avec l’aide du service éducation. Avec des projets étalés sur plusieurs années, Financité se centre sur des thèmes prioritaires ; l’investissement socialement responsable (avec un label qui crédibilise les placements réellement solidaires de Belgique), la transparence des établissements financiers et l’inclusion bancaire (accès de tous, notamment des plus démunis, aux services bancaires comme un compte).

Quelles relations entre transition et pouvoirs publics ?

Dans le projet (É)Change, des initiatives de transition sont aidées, soutenues indirectement par un pouvoir public, Innoviris, l’institut de recherche de la Région bruxelloise. Se pose dès lors la question (qui fait débat au sein du mouvement de la transition) du rapport entre ces initiatives et le pouvoir politique : entre une grande méfiance, voire un rejet, et le souhait que les autorités publiques aident au développement des alternatives à la logique marchande, il y a un continuum large. Il est clair que la volonté générale est de ne pas se laisser « récupérer » par le politique qui, il est vrai, est rarement à l’origine des innovations sociales mais les reprend parfois… pour le meilleur ou pour le pire. Par exemple, des institutions comme la sécurité sociale ou les mutuelles ne sont finalement que les traductions, intégrées dans l’appareil d’État, des initiatives du mouvement ouvrier du XIXe siècle lors de l’apogée du socialisme « utopique » (Proudhon, Fourier, Godin…).

La transition développe une stratégie d’actions « interstitielles » (voir l’article de Paul-Marie Boulanger dans la Cahier d’analyse « Quelle transition vivrons-nous ? ») entre le marché tout puissant et l’État parfois jugé trop autoritaire (malgré son actuel affaiblissement). Ici, certains acceptent de s’appuyer sur des pouvoirs publics qui ont un discours séduisant : « Toute l’ambition du projet citoyen de recherche-action (E)Change Bruxelles est de mettre en place et soutenir une large palette d’outils innovants pour échanger autrement qu’avec des euros, afin de participer à la construction d’une économie résiliente, durable et solidaire. Le projet rassemble tous les Bruxellois qui souhaitent développer à l’échelle de leur quartier, de leur commune ou de la région de nouvelles formes d’échanges. »

Cette expérience apportera probablement beaucoup d’enseignements quant à l’intérêt d’alliances entre des initiatives de transition et un pouvoir public bienveillant. La présence de chercheurs universitaires laisse espérer un regard neutre et un suivi scientifique, économique et sociologique, de ce processus. On peut aussi souhaiter que cela confirmera une évolution récente du monde académique qui sort peu à peu d’une fausse neutralité et se met à observer, voire à soutenir, la relance de cette troisième voie entre un capitalisme destructeur par obsession du profit et d’un État discrédité par sa soumission au marché, son manque de souplesse et son incapacité à développer des alternatives crédibles dans des sociétés angoissées par le recul social et les menaces environnementales.

Alain Adriaens