L’Esplanade et l’extension (du domaine de la lutte)

Vue du chantier de construction de Louvain-la-Neuve en 1972. A l'avant-plan, la ferme du Biéreau.

Depuis de nombreux mois, l’actualité politique à Ottignies-Louvain-la-Neuve est rythmée par le dossier de l’extension de l’Esplanade. Celui-ci a culminé lors de la consultation populaire du 11 juin dernier mais aujourd’hui l’histoire est loin d’être finie…

D’un côté, les partis politiques locaux annoncent vouloir respecter les résultats de la consultation, qui s’est soldée par 79% des habitants «contre» l’extension [1]. Mais de l’autre, rien n’est mis en place pratiquement, et on ne peut pas dire que la Ville saute de joie à l’idée de dire «non» au promoteur immobilier. Mais comment cela se fait-il? Comment la première ville du pays dirigée par des Ecolos, avec une majorité progressiste Ecolo-PS-CDH, peut-elle s’accrocher à un projet aux antipodes des valeurs qu’ils affichent?

Des membres de la Plateforme au lendemain du vote du 11 juin.

Trois raisons semblent pouvoir expliquer la position étonnante de la ville, par ailleurs assez proches de celles du désenchantement des citoyens envers la politique au niveau belge ou européen. La première, c’est la routine. Après 15 ans avec la même majorité au pouvoir, l’élan des débuts se fane, le pragmatisme remplace l’idéologie, et la gestion quotidienne prend l’essentiel de l’énergie. En témoigne le départ de nombreux militants de la locale Ecolo LLN ces dix dernières années, particulièrement sur son aile gauche.

Après la fatigue du pouvoir vient le défaitisme, ou en tous cas un manque de combativité. S’opposer à un grand promoteur et à l’UCL obligerait la ville à se réapproprier des pouvoirs qui ne sont plus que rarement saisis en politique. Avant tout, le pouvoir de dire «non» aux intérêts d’un géant économique. Se lancer dans cette voie ferait place à l’incertitude. Tant celle de représailles du promoteur, comme une bataille juridique peu maîtrisée, que simplement celle de manquer d’inspiration pour concevoir un projet alternatif à l’extension, qui soit d’initiative publique et peu coûteux.

Enfin, en plus de l’essoufflement et du défaitisme, il faut bien avouer que parmi les élus, certains se sont ralliés aux arguments des conservateurs de toutes les époques. Il y a le message du CDH: «si le centre commercial ne s’agrandit pas ici, cela se fera ailleurs» [2], qui est un message pas bien différent des slogans disant qu’il faut adapter nos lois aux exigences des multinationales, sinon elles iront s’installer plus loin. Remplacez «adopter nos lois» par «abandonner nos villes» et la similitude est frappante. Ensuite, il y a l’argument «Comme la société Klépierre a acquis légalement le terrain et en est propriétaire, elle doit être libre d’y développer son activité et ce n’est pas au monde politique de lui interdire de créer du commerce» [3]. Cette version extrême de la liberté d’entreprendre est étonnamment défendue…. par des Ecolos. Exit donc les principes de régulation de la liberté d’entreprendre pour des motifs d’intérêt général.

Si essoufflement, défaitisme et emprunts idéologiques au libéralisme économique peuvent expliquer le climat de post-démocratie au niveau belge [4], ils peuvent également s’appliquer à la situation locale d’OLLN. Pourtant, le rapport de force actuel est très clairement en faveur du «non». Ne serait-ce que pour éviter une sanction électorale, pourquoi la majorité n’a pas changé de fusil d’épaule? Difficile à dire. Jusqu’à présent, il semble que pas grand monde n’ait saisi l’ampleur du ressentiment des citoyens envers les différents partis. Le premier article presse sur le sujet date du… 1er juillet 2017 [5]. Un peu comme le PTB qui se retrouve à 22% d’intentions de vote en Wallonie sans que ses concurrents ne l’aient trop vu venir. En tout cas, malgré des élections communales dans un an, la ville n’a pas encore activé les leviers disponibles [6] pour mettre des bâtons dans les roues du projet, ce qui prolonge le ressentiment existant.

Du coup, qu’en est-il pour la suite? Plusieurs scénarios sont possibles. En fait, ils dépendent de la manière dont la ville se repositionnera dans le dossier, et dont la Plateforme citoyenne va y répondre. La Plateforme, coalition de 23 associations locales critiques envers l’extension, est devenue un acteur majeur du dossier, d’abord en récoltant 3.500 signatures pour organiser la consultation populaire, ensuite en remportant celle-ci avec une majorité très nette. Trois scénarios semblent donc se dessiner pour le moment:

Scénario 1: changement de cap. Si la ville fait un tour à 180° et arrive, par son action, à bloquer l’extension, elle regagnera son panache et le soutien d’un grand nombre de déçus. Si, en plus, les différents partis arrivent à attirer dans leurs rangs les membres de la Plateforme citoyenne correspondant à leur idéologie, comme certains le souhaitent [7], ils pourraient régénérer leur image et tourner définitivement la page du douloureux épisode de l’extension. Le paysage politique en ressortirait dès lors relativement peu chamboulé. Si une ou l’autre variante de ce premier scénario est probable, cela dépend essentiellement de la disposition des différents partis à opérer un virage, et donc de reconnaître certaines erreurs, ce qui n’ira pas sans froisser ceux qui se sont personnellement mouillés jusqu’à présent.

Scénario 2: statu quo. Au contraire, si la Ville reste dans un entre-deux «je me décharge de la responsabilité d’appliquer le non», non seulement la majorité risque de perdre les élections, mais aussi de créer une fracture durable entre les partis et la population. Dans ce contexte, il est probable que la Plateforme citoyenne fédère les mécontents sur le long terme (et au-delà de l’extension de l’Esplanade) et devienne une force d’opposition citoyenne pendant la législature. En dehors du jeu partisan, mais en faisant de la politique «citoyenne». Ce deuxième scénario dépend toutefois de la capacité de la Plateforme à perdurer dans le temps et à se fixer des objectifs concrets.

Scénario 3: liste citoyenne. Toujours dans une optique où la ville maintiendrait son cap, il est possible qu’une liste citoyenne soit créée dans le sillage de la Plateforme citoyenne. Une telle liste serait portée par l’engouement suscité par la Plateforme et par le discrédit qui touche le monde politique auprès d’une frange de la population. L’expérience de Saillans, petite ville française, est régulièrement évoquée. Suite à un combat contre l’implantation d’un centre commercial, des habitants de Saillans ont créé une liste citoyenne prônant la démocratie participative et ont gagné les élections [8]. Une situation assez proche de celle connue à OLLN. Néanmoins, un tel scénario ne pourrait bousculer le jeu politique qu’à deux conditions: non seulement que les habitants soient suffisamment demandeurs d’une alternative proprement politique, mais aussi que ceux qui prétendent l’incarner soient capables de s’unir auprès d’un programme politique commun, et de le porter pendant six ans, ce qui est loin d’être évident.

Bien malin qui pourra anticiper correctement les suites politiques du dossier «Esplanade». Ce qui est certain, c’est qu’il a entraîné la politisation de dizaines de citoyens, donné lieu à des alliances improbables (Tout Autre Chose – UCM) et a déconnecté une partie de la population de ses élus. Le climat est donc mûr pour que quelque chose s’y passe, mais quoi? C’est un peu comme un champ qu’on vient de doper aux engrais avec une consultation populaire, mais dont on ne sait pas encore bien ce qui va y pousser.

Olivier Malay
membre de Tout Autre Chose


[1] A ce jour, il y a eu une prise de position des locales du PS et Ecolo demandant le respect du résultat de la consultation.

[2] «Si on ne le fait pas [l’agrandissement], Wavre le fera», dixit l’échevin de l’Urbanisme Cédric du Monceau (CDH) lors du Panel citoyen le 1er mai.

[3] Par ex. voir «#OLLN: février 2017, des décisions progressives qui doivent servir les citoyens», newsletter du président du conseil communal Hadelin de Beer (Ecolo)

[4] Sur la post-démocratie, voir interview de Chantal Mouffe

[5] Louvain-la-Neuve sous le choc. Un séisme pour les élus locaux, Christian Laporte, La Libre Belgique

[6] Vote d’une motion contre l’extension, révision du Schéma de structure communal…
Voir le communiqué de presse

[7] «Plus les gens s’engagent, mieux c’est! Je serais ravi que dix nouveaux candidats viennent sur nos listes», Michel Beaussart (PS)

[8] Plus d’infos au sujet de Saillans


En complément 

Le détail des enjeux du dossier (Le Vif)

Une démocratie citoyenne s’est levée à Louvain-la-Neuve!, par Pascal Warnier (in Le Soir)

Quatre leçons à tirer de la consultation, par Olivier Malay (in La Libre)

Louvain-la-Neuve, le pari d’une société émancipée, par Myriam Ghilain (in POUR)