Nous devons abandonner l’objectif de la croissance du PIB

C’est ce qu’affirmait Damien Viroux (afin de lutter contre le réchauffement climatique) dans une très bonne contribution au site, publiée le 17 novembre dernier.

Est-ce si sûr ?

Je connais, et partage largement, les critiques formulées fréquemment : sur la folle course en avant de la croissance économique et de ses conséquences négatives sur le climat, sur le gaspillage de ressources rares et en voie d’épuisement, d’une part ; et sur les imperfections et insuffisances de l’indicateur « cardinal » de la vie économique qu’est le PIB. On attend généralement de la croissance de ce « produit intérieur brut » toutes les vertus de la croissance du gâteau à partager, de celle de l’emploi, etc.

Il reste à faire :

Ne partageons-nous pas l’espoir, et les revendications :

  • De sortir les populations déshéritées du monde de la misère et de la faim, et reconnaissons que ces millions de personnes devraient voir croître leurs revenus et leurs biens afin d’accéder à un bien-être digne ;
  • De sortir de la pauvreté enfermant dans l’insécurité et la misère quelque 20% de la population de nos sociétés développées et riches ;
  • De voir enfin nos pouvoirs publics régionaux, nationaux et européens, investir massivement dans l’économie d’énergie via des programmes importants d’isolation des logements, de remplacement d’installations de chauffage ou d’éclairage gourmands en énergie par des installations moins consommatrices d’énergie, contribuant ainsi à la lutte contre le réchauffement climatique ;
  • De développer en les modernisant les équipements souvent obsolètes de nos réseaux de transport public, de notre appareil judiciaire, de nos établissements d’enseignement et de formation professionnelle, de nos administrations[1], etc. ;
  • De mieux équiper nos institutions d’accueil de la petite enfance, d’accueil, d’hébergement et de traitement des personnes en situation de handicap, d’accueil, d’hébergement et de soins aux personnes âgées dont le nombre sera lui en croissance significative au cours des prochaines années et décennies ;
  • De renforcer le personnel de toutes ces institutions sociales et hospitalières, dont le personnel est soumis à des conditions de travail de plus en plus dures, résultant souvent en burn-out…

Nous pourrions allonger la liste de tout ce qu’il faudrait réaliser afin de rendre notre monde, ici et ailleurs, plus humain, plus convivial, plus digne pour toutes les populations de la planète.

Distinguons croissance de production et croissance du PIB

Dans le processus de transition que nous souhaitons mettre en route (il est déjà entamé) et développer, nous obtiendrons une réduction de production matérielle, de transports voraces en énergie, etc.

Mais simultanément, si nos objectifs relevés ci-dessus, de renforcement de la cohésion sociale de nos sociétés, et de verdissement des activités productives sont aussi atteints, bien des activités et services vont croître.

Et le PIB est une traduction en valeur monétaire de l’ensemble des activités d’un pays (ou de l’Europe, ou du monde). N’ignorons pas cet aspect de la mesure.

Ainsi, une croissance nominale d’1,5% du PIB combiné à 1,5% d’inflation, correspond en fait à une croissance zéro.

De plus, l’exemple de l’agriculture paysanne par rapport à l’agriculture industrialisée est plus éclairant encore. Le travail humain y est plus intensif, donc plus de salaires.

La production matérielle est maintenue, ou légèrement moins importante. Mais les produits de l’agriculture bio sont mis sur le marché à un prix plus élevé. On obtient donc une valeur monétaire plus élevée, et donc une contribution plus grande au PIB du pays ou de la région.

Quelle décroissance ? Quelle croissance ?

Sur le plan strictement économique, et dans sa traduction monétaire qu’utilise le PIB :

  • la mise en oeuvre de plans d’investissement pour réaliser les programmes listés ci-dessus et dont nous souhaitons la réalisation, conduirait automatiquement à une croissance de ce fameux « produit intérieur brut », à une « croissance économique » ;
  • la mise en oeuvre de la transition, sur le modèle de la transition agricole, permettrait aussi avec une production sans croissance matérielle, avec économie d’intrants chimiques et réduction des transports, de conserver une « valeur monétaire » de l’économie en « croissance » ;
  • la multiplication des services, communément appelés « à la personne » (de nombreux exemples sont repris dans la liste ci-dessus), entrainerait elle aussi une croissance de l’emploi (non-marchand) dont la masse salariale elle aussi, augmenterait le PIB.

Refus des dogmes

En conclusion, je partage sans équivoque la condamnation du dogme de la croissance à tout prix poursuivie par les tenants de l’économie libérale. Et ce d’autant plus que, dans le contexte de l’économie capitaliste mondialisée, cette croissance est conduite au détriment de la sauvegarde de la planète d’une part, et avec une « croissance », celle-là époustouflante, des inégalités mondiales et sociales.

Mais ne rejetons pas un dogme pour en adopter un autre : toute croissance et tout mode de croissance économique ne sont pas à rejeter a priori. Et la croissance du montant des transactions d’une société, en valeur monétaire, est compatible avec une décroissance de la production de biens matériels et de la consommation d’énergie.

Les questions essentielles sont, à mon sens :

Quelles décroissances ? Quelles croissances ? A quelles fins ? Au bénéfice de qui ?


[1] Au moment où j’écris ces lignes, la radio parle de logiciel des années 70 encore utilisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour gérer le paiement des enseignants…