Paysans-artisans-consom’acteurs sillonnent ensemble

Une gare désaffectée retapée! Beau symbole pour un projet qui vise à ré-aiguiller une économie fonçant droit dans le mur. Le train fou du capitalisme écrase tout sur son passage. Mais aujourd’hui, ici et là, des milliers de wagons se préparent à voyager autrement, à s’arrêter à toutes les gares pour que les gens puissent aller et venir, créer un mouvement citoyen autour de l’agriculture paysanne et coopérative.

Paysans-Artisans est une coopérative lancée en octobre 2012 par une bande de potes du village de Buzet. Ce qui les intéresse? Le respect des maraîchers, la production locale et la convivialité. En six mois, 100 coopérateurs et 20 producteurs sont sur la ligne de départ. Aujourd’hui, 60 producteurs et 400 coopérateurs défendent une alimentation de qualité, diversifiée et sans trucage qui enchante quelque 2000 ménages consommateurs.

Maîtrise et plaisir du bien consommer

«Dans une initiative de circuits courts, on trouve différents types de motivations, avance Benoît Dave, administrateur-fondateur du projet. La plus importante est assez nauséabonde, c’est la préférence nationale. On est mieux entre soi, on va se sauver tout seul. Et ce courant est dominant au niveau mondial. Voyez la pub du Quick à Namur qui se proclame «délicieusement belge!». Cela s’appelle du localisme et rien n’est interrogé sur le mode de production et la qualité du produit. La deuxième motivation fleure bon la campagne, c’est le repli sur le bien-être individuel, «ma petite famille, mes enfants, ma santé». Des gens qui se sentent malades à force d’être introspectifs. Les rayons des magasins de produits diététiques ressemblent de plus en plus à des pharmacies. Une troisième tendance est plus dramatique. Elle repose sur l’idée que la terre va s’arrêter de tourner. Il n’y a plus d’énergie et tout va s’effondrer. Le constat n’est pas faux. Mais là on est prêt pour une bonne «dictature verte»! Le vert kaki n’est pas notre affaire. Notre moteur est de dire au citoyen et au producteur qu’il est urgent de retrouver la maîtrise, le plaisir, la solidarité, la connaissance-reconnaissance entre producteurs, entre consommateurs, et entre les uns et les autres. Aujourd’hui, il ne reste plus que 2% d’agriculteurs dans la population active, alors qu’après la guerre ils étaient 30%. Depuis 30 ans, 43 fermes disparaissent en Belgique chaque semaine!»

Une dépendance insupportable  

A l’avant-plan, Benoit Dave, administrateur-fondateur de la coopérative.

«La plupart des agriculteurs ne vivent pas bien, poursuit Benoît Dave, car ils dépendent de leurs acheteurs qui sont nettement plus forts qu’eux [1]. Les entreprises sont familiales et très endettées par les nombreux investissements qu’elles ont dû faire. Elles ne peuvent pas fixer les prix elles-mêmes et se voient imposer des cahiers de charges écrasants. Leurs clients leur imposent ce qu’elles doivent produire et combien, le tout dans le cadre d’une standardisation effrayante. La fierté du producteur est mise à mal, on va jusqu’à lui dire quel intrant il doit mettre dans l’alimentation pour rendre les œufs plus jaunes! Sa liberté, sa créativité, son plaisir se perdent. Les agriculteurs dépendent de quelques enseignes dont Colruyt, Carrefour, Delhaize… qui trustent 82% de leurs débouchés. Mais ce système est fragile car les marges sont assez basses, et dès qu’il y a perte de quelques % de parts de marché, c’est la panique à bord. Actuellement les distributeurs font le grand écart entre leur core business formaté, emballé, marqueté, bon marché, et la communication sur le plaisir, la diversité, les  produits locaux qu’ils mettent en avant. Ils communiquent sur ce qui n’est pas leur métier. Mais ils ont les moyens pour réagir vite.»

Le marché virtuel et ses vertus

Pour ne pas devoir ingurgiter des aliments sans goût, agrémentés d’additifs et de composants chimiques variés, il n’est pas indispensable d’aller frapper à la porte du paysan à 10 ou 20 kilomètres de chez soi. La technologie moderne a quelques bons outils pour ceux qui savent s’en servir dont Internet. Chaque semaine, à partir du samedi soir jusqu’au mercredi minuit, l’acheteur commande en ligne via le site web. Il lui suffit de s’inscrire sur le site et ensuite de compléter le bon de commande. Dès qu’il a payé, il reçoit confirmation (ce qui implique qu’il ne peut plus renoncer à son achat). Il reçoit ensuite un courriel avec le détail de sa commande, le rappel de la date et de la plage horaire ainsi que la mention du point de R’Aliment (14 pour le moment) où il enlèvera sa marchandise.

Les nouveaux candidats producteurs, pour autant qu’ils pratiquent l’agriculture biologique ou raisonnée, seront d’autant mieux accueillis qu’ils offrent des produits encore trop peu présents dans le catalogue de la coopérative, notamment les fruits, les préparations culinaires ou le petit élevage pour citer quelques exemples. Ils doivent prendre une part de coopérateur (150€) qui les engage à respecter la charte Paysans-Artisans explicitant leur vision partagée de l’agriculture et de l’alimentation. Les producteurs fixent leur prix mais acceptent de céder une commission de 25% à la coopérative pour couvrir les frais d’organisation (personnel, site web, communication, frigos, locaux, gestion, …).

Surproduction et prix trop bas

L’enjeu prioritaire de Paysans-Artisans, c’est que les petits producteurs retrouvent leur autonomie tout en fournissant une qualité différenciée, que ce soit le label bio ou des exigences dans le mode de production qui doivent être explicitées sur le site. Ceux qui ne cultivent pas encore bio sont souvent interpellés par les consommateurs et souvent, entament la démarche. De gros producteurs conventionnels (terrains autour de 250 ha) viennent parfois trouver les responsables de la coopérative pour demander comment faire. «Le problème, c’est qu’en agriculture, on surproduit de tout, mais on ne paie pas assez cher, observe Benoît Dave. Il faut changer le rapport de force au profit des petits exploitants, c’est indispensable. On n’a pas de gêne à dire qu’on a une ambition économique sur notre bout de territoire namurois qui fait 9 communes et 200.000 habitants. Nous sommes offensifs, nous avons créé une asbl qui fédère des coopératives citoyennes. Des alliances sont nouées avec d’autres territoires plus éloignés pour mutualiser certains coûts et partager les expériences. D’un point de vue économique, on commence à peser. Les politiques nous courent après!»

D’autres acteurs se positionnent sur la valeur bio!

Benoît Dave relève les manœuvres de riches propriétaires terriens aristocrates possédant terres et château qui se positionnent et concurrencent les initiatives nouvelles ou qui les rachètent. Ils tiennent des discours écologiques et coopératifs mais sont très loin d’avoir une finalité sociale! D’après Benoît Dave, il y a un risque de revenir à un système de type féodal.

D’un autre côté, Paysans-Artisans songe à intégrer des exploitations plus grandes pour certains produits car un petit maraîcher ne peut fournir des carottes ou des oignons durant toute l’année par exemple. «La coopérative vise à développer son réseau, annonce Benoît Dave. Il faut prendre position, sinon ce sont les autres qui le feront. On est leader à Namur, et si ce n’est pas nous qui ouvrons des comptoirs ou des magasins, d’autres le feront au profit d’une production certes biologique mais industrielle et sans aucun respect pour les travailleurs et les producteurs!»

Une équipe de salariés et des bénévoles

Les quelque 320 bénévoles aident surtout à la distribution, ils permettent de comprimer les prix qui de toute façon restent un peu plus chers que dans la grande distribution. La coopérative occupe quatre salariés. Mais elle développe ses activités grâce à d’autres supports. Ainsi, le Groupement d’Employeurs Paysans-Artisans, une structure juridique qui a engagé une dizaine de travailleurs agricoles ou manutentionnaires. Ceux-ci sont mis à la disposition des producteurs selon les besoins. Ces travailleurs sont souvent des jeunes qui ont des projets de création de leur propre entreprise (élevage de poulets, maraîchage, production de fromage de chèvre etc.).

Ensuite, Paysans-Artisans Invest est l’organe d’investissement et de financement de l’immobilier. Les bâtiments où se trouve le «quartier général» à Floreffe [2] ont été cédés sous bail emphytéotique par les chemins de fer et sont déjà trop exigus. Une nouvelle campagne de recherche de «citoyens-investisseurs» vient d’être lancée pour engranger quelque deux cents mille euros. Le quatrième pilier est l’asbl Ateliers Paysans-Artisans où s’organisent des échanges de savoir-faire et d’expériences alternatives autour de la cuisine, des boissons, d’un Repair café, de jardinage pour retrouver la maîtrise de l’autoproduction ou la débrouille par le consommateur.

Ensuite, l’Université populaire organise des ciné-débats en partenariat avec les Grignoux. Ceux-ci rassemblent chaque fois une cinquantaine de participant·e·s.  

Enfin, la sixième initiative a pris pour nom l’asbl 5C qui regroupe des coopératives d’autres régions: le Cellier de Haute-Sambre, Coop et Sème, Gal Meuse, Solidairement du Luxembourg et Xavier Ansiaux de Fernelmont, etc. Cette asbl a été constituée pour fédérer, mutualiser certains coûts et partager les expériences.

Ce qui se dégage

La coopérative Paysans-Artisans respire la santé et l’optimisme, ce qui n’est pas rien dans un monde alternatif qui baigne trop souvent dans une culture minoritaire, parfois en butte au découragement. Paysans-Artisans attire sans forcer le trait et sans faire de compromis avec sa raison sociale. Ceci signifie qu’une identité se dégage de l’initiative, une fierté d’en être, une envie de s’y associer et un désir de respecter l’initiative.

Elle ne se conçoit pas comme marginale car elle s’adresse à tout un chacun, sans condition d’entrée. C’est important car des contacts se créent, qui n’existeraient pas sans la coopérative. L’acte d’achat élargit sa signification symbolique autant qu’économique ou simplement utilitaire. La conscience politique et la compréhension des questions économiques viennent en agissant, en connaissant le chemin des produits. La vie ne change pas avec la carotte bio ou le mouton choyé, mais au moins connaît-on mieux la condition de chaque opérateur de la chaîne.

De l’avis d’un directeur de supermarché de la région namuroise, Paysans-Artisans doit être analysé comme un signal de marché, c’est bien le moins, mais aussi comme part de marché perdue (à reconquérir!?). L’initiative a donc quitté la marginalité pour s’imposer comme opérateur économique à part entière.

Se pose donc la question de sa taille. Une croissance «hors de ses bases» lui ferait courir le risque financier de toute affaire en croissance et celui de son indépendance. D’autre part, une dynamique trop repliée sur elle-même ne donnerait que peu d’espoirs nouveaux aux producteurs qui entendent structurer leurs activités en comptant sur le débouché de Paysans-Artisans.

Dans un monde économique chahuté, l’équilibre est toujours instable mais pour l’instant les coopératives de Paysans-Artisans semblent avoir trouvé une belle vitesse de croisière. Comment ne pas se réjouir quand on voit gagner l’esprit de coopération? Quand les lieux de vente et d’achat  deviennent des lieux de parole, quand les dogmes s’estompent, quand la culture se répand sans devoir dire son nom!

Anne De Muelenaere, Gérard Lambert, Godelieve Ugeux


[1] Revue courrier hebdomadaire du CRISP 1978
[2] rue Célestin Hastir, 107, Floreffe