Plongée dans les rizières du Tamil Nadu

Credit - Christophe Schoune

Fortement exposée aux changements climatiques, l’Inde doit conjuguer le défi de la sécurité alimentaire à celui de la préservation de la terre. Face aux sécheresses et aux inondations à répétition, de nombreux paysans se battent pour y enraciner un autre modèle agricole.

C’est comme une lessiveuse. L’eau dévale et emporte tout sur son passage. Plusieurs fois, ces dernières années, nous avons perdu nos cultures d’épinards et nos jeunes manguiers. Quand cela se produit, nous devons tout replanter… »

L’aube se lève sur le Tamil Nadu, dans le Sud-Est de l’Inde. Pieds nus sur le chemin des rizières et drapée dans son sari orange perlé de motifs bleu ciel, Siddamma Kari scrute le ciel avant de plonger le regard, désabusée, vers ses champs détrempés.

L’horloge climatique s’est déréglée

L’orage a cogné dur pendant la nuit.. Oscillant pendant des heures, il a déchiré le ciel pour déverser ses flots dans la cuvette d’Athimanjeripettai, où l’ONG Bharathi Trust développe son activité depuis une décennie[1].

Tressé en feuilles de bananier, le nouveau toit de la ferme, arrimé à une plate-forme en béton, a tenu malgré la tempête. Siddamma n’a pas fermé l’œil et loue la clémence des cieux. « L’an dernier, ce toit s’est envolé, glisse-t-elle. C’est bien normal qu’il pleuve pendant la mousson. Mais ces pluies-là, qui surviennent de manière très intense et à des moments inhabituels, ne correspondent pas à ce que nous connaissions à cette période-ci. Le temps a changé et cela nous fait souffrir. L’horloge climatique s’est déréglée ».

Alors que l’attention médiatique occidentale était focalisée sur l’impact des ouragans au Texas et dans les Caraïbes, les inondations ont frappé de manière simultanée plusieurs États indiens pendant l’été, engendrant des centaines de morts et 200 000 personnes déplacées. Ce triste bilan nous rappelle que l’Inde figure parmi les pays au monde les plus exposés aux risques climatiques.

 Personne n’a moins contribué au réchauffement climatique que l’Inde et l’Afrique. Personne n’est plus conscient du changement climatique que les Indiens et les Africains
Déclaration du Premier ministre indien Narendra Modi – Le Point, 18/11/2015

Des pratiques agricoles durables

Résilience ? Entourées de collines, les cultures biologiques de Bharathi Trust veulent offrir une réponse concrète aux impacts dévastateurs des changements climatiques. À l’instar de ces paysans indiens qui optent de plus en plus pour le bio[2], Siddamma se bat depuis de nombreuses années pour diffuser des pratiques agricoles durables susceptibles d’éviter le surendettement des paysans, de limiter l’érosion des sols, de valoriser des semences locales à moindre coût ou de rendre l’accessibilité à la terre à des familles pauvres issues des communautés Irulas. « Le combat paraît souvent inégal, poursuit-elle. Nos rendements ne sont pas suffisants pour dégager des marges nous permettant d’offrir un salaire décent aux paysans. Mais nous nous battons pour ancrer des pratiques agricoles différentes, cultiver nos semences, les replanter et contrer la volonté du gouvernement de favoriser les cultures d’exportation, comme la canne à sucre, pour faire rentrer des devises ».

Représentant 20 % du produit intérieur brut indien, l’agriculture pourrait voir ses rendements fortement affectés d’ici 2040 selon l’ampleur du réchauffement dans le pays appelé à être le plus peuplé de la planète. Deux tiers des cultures, qui couvrent près de 60 % du territoire indien, ne sont pas soutenues par l’irrigation et dépendent des pluies pour croître. Des études récentes effectuées à l’Institut indien de recherche agricole indiquent que la production de riz devrait diminuer de près d’une tonne par hectare si la température devait augmenter de 2 °C en Inde. Cette diminution, selon les experts, pourrait affecter la sécurité alimentaire et le rythme de réduction de la pauvreté. L’adaptation locale à l’élévation des températures, au changement de pluviométrie et aux événements climatiques extrêmes est dès lors indispensable pour garantir un avenir à l’agriculture et au milliard d’Indiens qui en dépendent.

Quelle est l’urgence ?

« Souvent, les acteurs impliqués ne considèrent pas le changement climatique comme une urgence car ils sont confrontés à de nombreux autres problèmes comme l’emploi ou la volatilité des marchés », analyse la chercheuse Isabel van Klink, auteure d’une étude sur la question. « Le défi est accru en Inde, alors que les approches prospectives sont peu utilisées. Bien que la planification soit monnaie courante dans les politiques publiques à l’échelle du pays et des États et que les “visions” pour l’avenir soient proposées, incluant la question agricole, cette planification concerne principalement les questions urbaines, technologiques ou industrielles et elle est peu participative. Les administrations et les responsables politiques portent ces démarches avec une ouverture limitée à des représentants de la société civile ».

Contre-point de cette posture officielle, l’étude d’Isabel van Klink s’est portée sur une cinquantaine d’agriculteurs de Sorapet, dans la région de Pondichéry. L’objectif ? Comprendre l’évolution de la situation depuis une dizaine d’années et déterminer avec les acteurs de terrain les réponses possibles aux changements climatiques. L’occupation du sol, les usages de l’eau, la mécanisation croissante liée aux cultures d’exportation, l’usage des pesticides… autant d’éléments qui ont fait l’objet d’ateliers où chaque agriculteur était impliqué dans l’identification des enjeux, la formulation de solutions et la construction des scénarios possibles. « Le terme futur n’a pas de traduction littérale dans la langue tamoule, note la chercheuse. Dans ce contexte, l’exercice a consisté à demander aux participants non pas leur vision du futur mais ce qu’ils souhaitaient pour leurs enfants et petits-enfants et quelles actions ils pourraient mettre en œuvre pour atteindre ces objectifs ».

Parmi les défis à relever, le manque d’attractivité d’une agriculture offrant des revenus de plus en plus faibles, pour des jeunes générations plus instruites et attirées par la ville. Pour les agriculteurs impliqués dans cette démarche, l’action collective est l’un des principaux piliers pour mettre en œuvre des stratégies d’adaptation du territoire. Ils se déclarent prêts à agir sur le terrain si le gouvernement ne devait prendre aucune mesure pour renforcer l’adaptation à des changements climatiques qui ne sont malheureusement plus une fiction.

Nous avions quitté Siddamma, fin août, devant l’espoir d’une récolte généreuse après deux années difficiles en 2015 et 2016. Contactée mi-octobre, la coordinatrice de Bharathi Trust n’était guère optimiste quant au bilan 2017 : « Comme il n’a pas arrêté de pleuvoir, nous n’avons pas pu récolter à temps et nous avons perdu 70 % des cultures d’arachide. En raison des changements climatiques, de la pénurie de main-d’œuvre et de l’agriculture chimique, de nombreux agriculteurs fuient les villages pour pouvoir survivre. Les plus pauvres souffrent et les riches vont accaparer les ressources rurales pour vivre luxueusement en ville en pressant le sang de ceux qui ont migré. Nous devons développer des systèmes alternatifs pour mieux nous entraider pendant les récoltes. La solidarité est notre meilleur espoir face aux changements climatiques…»

Christophe Schoune
Secrétaire général d’Inter-Environnement Wallonie

POUR N°3 - Sauver le climat pour sauver le vivant - www.pour.pressExtrait du journal POUR n°3, Sauver le climat pour sauver le vivant, réalisé en partenariat avec IEW (Inter-Environnement Wallonie)

 


[1] Reportage réalisé entre le 11 et 25 août 2017 dans le cadre d’un projet de coopération porté par l’ONG Quinoa et Bharati Trust.
[2] http://ofai.org/