« Profit » : source de progrès ou de décadence?

Vers une analyse du statut « scientifique » de la notion de « profit » : source de progrès ou de décadence ? Un regard multidisciplinaire.[1]

Avant d’aller plus loin dans ce qui était annoncé dans mes précédentes contributions, à savoir : continuer à explorer le comment et le pourquoi de l’échec de la mondialisation néoclassique-néolibérale, en même temps que d’expliquer en quoi cet échec était déjà inscrit dans les balbutiements de la dite « science » économique, dès le 19ème siècle ; je voudrais ici mettre d’emblée le lecteur face au déboulonnage d’un méga-mythe tenace : le profit considéré comme indispensable pilier de toute « saine économie-gestion », voire de tout progrès, croissance, évolution, civilisation… Ce premier déboulonnage nous est nécessaire pour procéder aux suivants qui iront des sources occultées de la mondialisation, jusqu’aux notions mêmes de marché, rareté, efficacité, compétitivité, développement, rattrapage…

Il est en effet admis, comme une vérité première indiscutable que « sans profits » tout irait en décadence. Or, pour une telle notion, si centrale et si nécessaire à la conception capitaliste dominante du monde, il est étrange qu’il n’y ait eu, jusque-là, nulle tentative d’en cerner la signification « ontologique » profonde. C’est-à-dire, en fait, poser la question du « statut épistémologique-scientifique » d’une telle notion. Si ses statuts historiques, économiques, idéologiques, sociologiques, sociopolitiques… sont plus ou moins « cernés », il n’en est rien du statut mettant en jeu les fondements proprement scientifiques de l’existence du « profit », en tant que dite création de valeur ajoutée, création de richesse. Bien entendu, je reviendrai de façon plus didactique, plus simplifiée-détaillée sur cette importante quête de sens… et ses incalculables conséquences. Je demande ici au lecteur de bien vouloir faire l’effort de tolérer la rapidité et les raccourcis de l’argumentation. Considérant qu’il s’agit pour moi de poser LE jalon fondamental d’une démarche qui nous conduira à d’insoupçonnables et inédites explications des raisons pour lesquelles la planète économie-gestion ne fonctionne pas comme on le prétend.

Disons que, pour simplifier, mon argument tient essentiellement en l’usage d’éclairages de sciences fondamentales pour comprendre pourquoi le couple économie-management dominant (à la US) ne tient pas (euphémisme) ses promesses de prospérité pour tous. Sortant, suivant le légendaire trait d’Einstein – « aucun problème ne peut être résolu à partir du système de pensée qui est l’origine » -, du raisonnement économique pour comprendre pourquoi il y a des problèmes économiques ; et appliquant des éclairages venant de la biologie, de la biophysique et de la thermodynamique, il devient aisé de réaliser que le pivot de la logique économique dominante est irréaliste et destructeur (ce qui dure depuis près de deux siècles, dès l’avènement de la pensée néoclassique), soit le principe d’une croissance infinie, appuyée autant sur l’immanente intelligence d’un « marché » autorégulé, que sur l’intrinsèque caractère automatiquement bénéfique de la poursuite de profits illimités.

Partons du constat (scientifique) fondamental que tout n’est, in fine, qu’énergie : matière, travail, carburant, électricité, machinerie… Et même argent et capital – ces derniers n’étant que «du travail cristallisé» sous forme monétisée : nulle unité monétaire ne saurait «circuler» sans avoir été, d’abord, la rémunération d’un travail quelconque, effectué quelque part. Le travail étant de l’énergie, l’équivalence argent-capital-énergie est évidente (le raisonnement est tout aussi valable pour l’argent produit par l’usure, l’intérêt)[2]. Il devient donc légitime de se poser la question de savoir d’où provient la quantité d’énergie dénommée «profits» (en tant que quantité monétaire qui n’est, à la base, que portion du paiement du «travail global» à l’origine de la dite valeur ajoutée, qui est à l’origine du dit profit…). Quelques connaissances en physique et en thermodynamique nous font vite réaliser que nous ne savons faire qu’une chose et une seule avec l’énergie : l’extraire et la détruire ! Rien d’autre, et  irréversiblement. Nul ne sait fabriquer, ni créer, nulle énergie ! Donc in fine, puisque tout est énergie, non seulement nous ne créons absolument rien (nous transformons… ce qui est d’abord un acte de destruction !), mais nous dégradons toujours plus en rapport de ce que nous prétendons créer.

Prenons, afin de minimiser de fastidieux raisonnements scientifiques, un exemple simpliste : le boucher qui transforme des bovins en biftecks et les vend avec «valeur ajoutée» (base des profits), crée-t-il cette « valeur » ou ces profits ? (on peut aussi bien prendre comme exemples le bûcheron avec les arbres, ou la pétrolière avec le pétrole…). Si le boucher créait le profit qu’il réalise avec des biftecks, cela voudrait dire qu’il crée la viande ! Puisque c’est avec de la viande devenue biftecks qu’il gagne de l’argent. Ces biftecks et cette viande ne sont pourtant, à bien y regarder et sous toutes les coutures, que destruction de vaches transformées en biftecks ! Alors que nul boucher ne saurait fabriquer une vache. C’est donc la destruction systématique et irréversible (on ne peut refaire une vache à partir des biftecks) de vaches qui fait les profits.

On sait par ailleurs que nulle source d’énergie ne peut être utilisée à 100%… il y a donc, dans toute transformation, plus de pertes que de dits gains, en termes bio-physico-écologiques nets. Les «profits» du boucher, c’est la destruction de la vache additionnée aux déchets de la même vache jamais utilisés, additionnés aux innombrables autres énergies qui ont été utilisées depuis l’élevage de l’animal jusqu’à son étalage sur un comptoir à steaks, etc., etc. Il y a en fait, du point de vue des sciences de la vie et de l’univers, à l’inverse de ce que prétendent les «sciences» économiques et managériales, toujours plus de pertes que de gains. C’est ce qu’on dénomme «boucles de rétroactions positives» : l’inverse des boucles de «rétroactions négatives» qui régissent la vie, la nature et l’univers, et qui ne sont que constants fragiles équilibres homéostatiques.

En bref, cela veut dire que notre monde marche sur sa tête depuis pas loin de deux siècles en admettant l’idée folle que, contrairement à tout ce qui fait nature et univers – les équilibres-, l’économie, elle (avec son éternel complice le management) peut s’en passer en visant un déséquilibre aussi constant qu’exponentiel : la croissance infinie des gains et profits… dans un monde fini ! Ce qui peut en être déduit est imparable : il ne saurait y avoir croissance en un lieu que s’il y a décroissance toujours plus grande ailleurs (effets cumulatifs du principe de non-usage total de l’énergie). Cela signifie qu’il n’y a croissance du PNB aux USA par exemple, que parce qu’il y a dégringolade – constante et toujours plus importante – de la qualité de vie des plus démunis, des Amérindiens, des Noirs, de la Nature…; que parce qu’il y a destruction de l’Afghanistan, de l’Iraq, de la Syrie, de la Libye…; hyper pauvreté en Afrique, en Asie…; réchauffement global, étouffement des océans, hausses des chômages, des inégalités, des conflits. La boucle de rétroaction positive du profit et de la croissance s’alimente d’une autre qui, elle, forcément, s’accélère plus vite : celle de la dégradation exponentielle de la qualité de vie du plus grand nombre et de la nature. Il ne peut y avoir augmentation d’usage de l’énergie en un lieu quelconque de notre monde (soit disant création de profits), sinon en en privant d’autres lieux, d’autres êtres, d’autres créatures, d’autres sociétés : le gain d’énergie des uns – croissance- se paie par un «transfert», une perte toujours plus grande d’énergie des autres : appauvrissements, sécheresses, disparitions d’espèces, guerres, famines, épidémies, désertifications… (Conséquences inexorables du principe de non-usage total de l’énergie et du 1er principe de la thermodynamique : la constance de la quantité d’énergie à l’échelle de l’univers).

La seule issue, aussi inconcevable parait-elle, est de renoncer aux létaux principes de profits-croissances illimités. Ceux de l’économie néoclassique et néolibérale qui dominent notre planète depuis déjà trop longtemps. Aller vers ce que d’aucuns dénomment (et prônent un peu tard) «croissance zéro», «économie de la décroissance», «économie circulaire»… Nul besoin de savants calculs ou statistiques infinies pour se rendre compte que tout, et partout en ce monde, ne fait que se dégrader de jour en jour. Chaque dollar supplémentaire de profit, ou de hausse du PNB, fait chaque jour plus de dégâts que la veille : chômage, pauvreté, injustices, pollutions, dégâts climatiques, violences sociales, disparitions d’espèces par milliers, etc., etc. Faut-il être à ce point aveugle pour ne pas voir que pour chaque pseudo «création», il y a toujours plus de destructions ?  C’est exactement ce qu’indique l’indice Earth Overshoot Day (calculé par l’ONG américaine Global Footprint Network : c’est le jour de l’année où nous épuisons tout ce que nous prenons à la Terre, et que elle, ne peut donner qu’au bout de 12 mois. Depuis l’eau jusqu’au pétrole en passant par le blé, le poisson, les arbres… Ce jour, conformément aux conséquences du raisonnement tenu ci-haut, recule chaque année davantage ! En 1970 c’était le 23 décembre, en 1993 le 21 octobre, en 2003 le 22 septembre, en 2015 le 13 août, en 2016 le 8 août, et en 2017 le 2 août ! Cela signifie que, depuis le 2 août de 2017, nous vivons sur 5 mois de «crédit» pris sur ce que la Terre ne donnera qu’en 2018 ! Le jour où cette date arrivera au 1er janvier, il n’y aura tout simplement plus de planète viable ! Et plus nous démultiplions nos capacités à « extraire des ressources » et à « faire des profits », plus nous accélérons et le processus, et l’arrivée du point de non-retour ! Il y plus que feu en la demeure. Mais la «science» économie-management ne peut expliquer ni comprendre cela puisqu’elle confond hausse de richesses en numéraire avec usage efficace des ressources de la Terre. Ce sont des sciences fondamentales comme la biophysique et la thermodynamique qui nous expliquent comment chaque transformation de la nature en 1 $ de dite «richesse» monétisée, n’est en fait que destruction de l’équivalent de N fois (impossible à estimer) plus d’équivalents $ de ce que la Terre a donné pour cette transformation. C’est cela qui explique l’accélération du Earth Overshoot Day, et c’est cela qui explique aussi le fait que toutes les pseudos théories du rattrapage ne sont qu’impossibles chimères. Le prix à payer pour les (si relatifs) «progrès» de la Chine, du BRICS… c’est l’hyper pauvreté de pans entiers de leurs citoyens, les hyper dégâts à leurs milieux naturels, à leur climat… C’est aussi l’extrême pauvreté de l’Afrique, le chaos du Moyen Orient, l’Europe qui s’enlise, l’Amérique qui stagne malgré la multiplication de ses invasions pétro-impérialistes… Tout cela sans parler de la fonte accélérée des banquises et des pergélisols en Sibérie, Toundra, Taïga, Laponie. Libérant à la fois des mégatonnes de méthane qui démultiplient les dérèglements climatiques, mais aussi des bactéries et des virus revenus d’autres âges, comme ceux de l’anthrax qui décime troupeaux de Rennes et Sibériens, ceux de la variole, de la lèpre, du typhus, de la peste bubonique…

Au moment où j’écris ces lignes, nous vivons avec plus que l’équivalent de 1,6 fois notre planète. Si l’Afrique «rattrapait» aujourd’hui le niveau de vie du Canada, il nous faudrait immédiatement, selon des rapports de l’OCDE, deux ou même trois planètes ! Combien en faudrait-il si l’Afrique s’amusait à rattraper le niveau des USA… ou de la Suisse ?

Mon désespoir face à ces «science» économiques-managériales psychopathiques dépasse de loin, on le comprend, le seul souci de « rythme ». La question ne se pose plus guère en termes de théories, modalités ou modèles, elle se pose en termes de changement radical de paradigmes. À commencer par la façon dont nous concevons la finance, le rôle de la bourse, de l’entreprise, de l’État. Quant au sacro-saint PNB, l’urgence est d’en organiser la baisse partout où l’on vit au-dessus des besoins essentiels. Voilà LE combat intelligent que nos « élites », devraient mener, pas celui du continu et suicidaire «comment toujours et indéfiniment enrichir plus les riches» ! Sous prétexte que «le marché» et le « ruissellement » transformeront le tout en emplois, en services, en bien-être commun…

L’économie dépend de l’écologie et non l’inverse : à quand un miracle pour l’admettre et l’appliquer ? Quant à nous, nous y reviendrons, pas à pas, prochainement.

Omar Aktouf
PhD., professeur titulaire HEC Montréal


[1] Pour un argumentaire plus complet de ce qui est traité ici, voir La Stratégie de l’autruche, Montréal, Écosociété, chap. 6.
[2] voir livre cité plus haut