Qui sont vraiment les 99% et le 1%?

Depuis peu, la formule « Nous sommes les 99% » est souvent utilisée par ceux qui dénoncent la croissance des inégalités dans nos sociétés, en particulier la captation d’une part toujours plus grande des richesses par une minorité liée au monde de la finance. Et pourtant, même à gauche, des voix s’élèvent pour critiquer une représentation des classes sociologiquement très approximative, même si médiatiquement porteuse.

C’est en 2011 que les militants d’Occupy Wall street, à New York, popularisent le slogan extrait de la phrase « Ce que nous avons tous en commun, c’est que nous sommes les 99% qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1% restant». C’était à l’époque où ces activistes espéraient, en occupant des lieux publics proches des bourses d’actions, pousser à l’édiction de règles encadrant les pratiques plus que douteuses des milieux de la finance. A la suite de la crise financière de 2007/2008, les défenseurs du capitalisme financier étaient quelque peu déstabilisés et les États réfléchissaient à des mesures limitant leur totale liberté de faire toujours plus d’argent avec de l’argent. Hélas, les puissants ont bientôt repris le dessus et quasi rien n’a changé dans le monde de la finance, ce qui amène beaucoup d’économistes à redouter la survenue d’une nouvelle crise financière, peut-être encore plus grave que la précédente. Fin 2016, un nouveau président des Etats-Unis, un homme d’affaire, était élu, lui qui reprenait à sa manière caricaturale la phrase culte « Greed is good ! » (« L’avidité c’est bien ! ») sortie de la bouche de Michael Douglas incarnant le trader, ce monstre froid, héros négatif du film Wall street d’Oliver Stone.

Les inégalités toujours plus grandes

Il est vrai qu’une petite minorité de possédants, grâce à leur immense fortune, dirige le monde. Mais ceux-là ne sont même pas 1%. Les rapports successifs d’Oxfam montrent que, d’année en année, ce sont 80, puis 62, puis 8 personnes qui possèdent autant de richesses que la moitié la moins dotée de l’humanité. Evidemment, comparer des actionnaires états-uniens avec des paysans nigériens n’est guère éclairant sur le déséquilibre entre classes sociales au sein d’une même société. Nous analyserons dès lors ici ce qui se passe au sein de nations telles que la nôtre.
Quand on évalue la répartition des richesses, une première chose est de ne pas se focaliser sur les seuls salaires. Certes, il y a de grandes disparités mais elles sont bien moins grandes que celles provenant d’autres sources de revenus. Ainsi, entre le revenu annuel moyen d’un Belge (40.800€/an) et celui d’un travailleur très bien payé, un certain Eden Hazard qui bosse chez Chelsea Football Club (16.232.000€/an), le rapport est de 1 à 397. Mais regardons ce que peut empocher un membre du 0,01%, par exemple Marc Coucke qui, en 2015, a vendu ses actions dans la société Omega Pharma pour 3,6 milliards à la multinationale états-unienne Perigo, tout en empochant une plus-value personnelle de 1,45 milliards. Il a donc encaissé cette année-là 62.000 fois plus que le Belge moyen. On voit qu’on entre là dans une autre catégorie, celle des vrais riches, dont la richesse ne vient pas de salaires mais de jeux boursiers. Ce sont ceux qui ont les moyens de s’acheter le club de foot d’Anderlecht et la ville de Durbuy pour en faire un Disneyland à la belge.
Malgré les actions d’Occupy Wall street et autres Indignados, après une toute petite pause qui a succédé à la crise financière de 2008, les émoluments des dirigeants de banques américaines sont repartis à la hausse : +17% en 2017. Les patrons des 5 principaux établissements de Wall Street vont recevoir en moyenne 126,5 millions de dollars. Voilà quels sont les salaires des « proches serviteurs » zélés des détenteurs du capital.

Le patrimoine encore plus concentré

Plus encore que les revenus (flux annuel), le scandale des inégalités matérielles se mesure dans la possession de biens accumulés, parfois depuis des générations : le bien nommé patrimoine.
À titre d’exemple, la répartition de ce patrimoine en France est représentée dans les tableaux suivants.
  

On constate que 30% de la population ne possède quasiment aucune réserve (moins de 10.000€). Ces 3 déciles-là, sont ceux que le moindre accident de vie peut précipiter dans de graves difficultés (s’ils n’y sont pas déjà). Les sociologues les classent dans la catégorie des précaires. Puis, on trouve les déciles 4 à 9, ceux que l’on qualifie de classe moyenne mais dont le patrimoine varie quand même d’un rapport de 1 à 9, montrant une grande disparité : il y a ceux qui s’en sortent tout juste et puis des plus à l’aise qui n’ont sans doute pas les mêmes problèmes ni les mêmes intérêts. Et puis, le décile 10, les 10% les plus dotés financièrement qui, à eux seuls, détiennent 48% du patrimoine des Français. Et l’on ne voit pas que dans ces 10%, le 0,01% supérieur de cette tranche capitalise (c’est le cas de le dire) à lui seul la plus grosse part de ce patrimoine.
Mais les quelques hyper riches ne sont puissants que parce qu’ils peuvent compter sur la collaboration d’une petite armée de complices. Dans leur excellent livre La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Philippe Pignarre et Isabelle Stengers appellent « petites mains » ces auxiliaires des puissants. Autrefois, on les appelait courtisans. Mettant leurs compétences (experts) ou leur flagornerie (médias) au service de leurs maîtres, ils récoltent bien évidemment les miettes qui tombent des tables de leurs banquets : plus on est proche du soleil, plus on profite de sa chaleur.

Lutte des places ou lutte des classes

Dans les pays capitalistes développés, la grande habileté des puissants est de nier, de masquer, les inégalités pourtant bien réelles. On essaie de faire croire à chacun qu’il fait partie de la « classe moyenne » où tous auraient les mêmes chances « de départ ». Le seul objectif de chacun devrait donc être de grimper dans l’échelle sociale, grâce à leur labeur acharné et à leur « mérite ». On oublie de dire que la liberté des loups libres dans la bergerie libre n’est qu’une aimable fiction. Celui qui, par héritage (et réduction toujours croissante des droits de succession) se retrouve, par exemple, propriétaire de 4 ou 5 maisons qu’il louera aura d’office un revenu mensuel de 3 ou 4.000€ que 80% des travailleurs n’obtiendront jamais malgré leurs efforts au boulot. Et que dire de ceux qui héritent d’un paquet d’actions dont les dividendes et la plus-value leur assure la belle vie de rentier ? Ceux-là, qui ont des revenus 10, 20 ou 100 fois supérieurs à la maigre allocation d’un chômeur, sans lever le petit doigt, ne seront jamais traités de profiteurs ou de fainéants : ce sont de bons pères (ou bonnes mères) de famille.
La fable du ruissellement de la richesse des privilégiés sur l’ensemble de la société ayant prouvé sa fausseté, les chiffres qui précèdent indiquent qu’il existe dans nos sociétés plus que deux groupes, les 99% et les 1%. Les inégalités ne font que croître, non pas grâce aux mérites des uns et à la fainéantise des autres, mais elles sont la conséquence d’une structuration de nos sociétés qui, sauf rares exceptions, bloque chacun dans un groupe social figé (voir l’article de Damien Viroux « Le mythe de méritocratie »).
Une lecture non biaisée des réalités socio-économiques montre qu’il est vain de rêver à une fin des injustices sociales par des sorties individuelles du groupe des exploités. Les inégalités de revenus ne sont qu’un reflet des inégalités de patrimoines et c’est par des actes collectifs et non pas individuels que l’on approchera de la justice sociale. Bien qu’elles n’aient pas des frontières visibles, il existe bien des classes sociales aux intérêts divergents dans nos sociétés dites libérales. La formule des99% versus les 1% fait mouche médiatiquement mais elle masque des réalités politiques plus nuancées. Les 1% ne sont pas seuls, ils ont à leur service (servitude volontaire et soumission inconsciente) près de 20% de la société, ceux qui profitent largement de leur dévouement. Par contre, les 30% de précaires et les 50% de ceux qui sont la vraie classe moyenne ont intérêt à s’unir politiquement pour faire émerger des sociétés moins injustes. L’histoire montre que de telles évolutions positives n’adviennent que lorsque les défavorisées s’unissent à ceux qui s’en tirent tout juste ou pas trop mal. Un tel changement est profitable à tous, même à ceux qui se croient privilégiés, car, comme l’ont démontré dans un ouvrage brillant Richard Wilkinson et Kate Pickett, L’égalité est bonne pour tous.

Alain Adriaens