Une grève pour le climat se prépare

On assiste ces dernières années à l’émergence du constat que l’exploitation des êtres humains et la destruction des écosystèmes nécessaires à la vie sur Terre ont une même source : le capitalisme qui a besoin d’une croissance sans fin de la production et de la consommation. Il en résulte un rapprochement fort logique de ceux qui défendent les intérêts des travailleurs toujours plus exploités et des écologistes confrontés aux dégâts toujours plus graves à l’environnement. Certains, en tirent des conclusions en termes d’organisation et imaginent des actions communes, unissant ces résistants au rouleau compresseur néolibéral. En Belgique, ceux que l’on appelle parfois écosocialistes sont ainsi en train de préparer un événement original : une grève pour le climat.

Tout a commencé le 9 janvier 2018 par une carte blanche publiée dans le journal Le Soir par une quarantaine de personnes issues des mondes académique, syndical, associatif, politique… Bientôt rejoints par près de 500 co-signataires, les promoteurs de cette initiative citoyenne « appellent à maintenir une pression importante sur nos gouvernements pour exiger en 2018 une politique forte à effet immédiat pour enrayer la machine infernale qui est en route et éviter, tant que possible, des dégradations catastrophiques à notre environnement. Cette pression du peuple, nous pensons qu’elle devra se matérialiser en 2018 par une grève ». Leur but est d’augmenter la sensibilisation sur la question climatique et ce en utilisant l’outil traditionnel de lutte du monde du travail qu’est la grève. Le capitalisme pressure sans cesse plus durement la force de travail, accroît ainsi l’impact négatif sur l’environnement et épuise les ressources naturelles. Les signataires s’interrogent dès lors « sur notre capacité d’agir en tant que citoyens et acteurs de la société civile sur la politique climatique et environnementale au-delà de notre capacité à changer nos propres comportements individuels ».

Suite à quelques réunions préparatoires entre personnes et organisations, un passage entre l’idée de départ et des actions concrètes s’est fait et l’option qui a été retenue est d’organiser leur grève quelques jours avant le début de la COP24 qui, comme toutes les COP se tiendra début décembre. En particulier, les grévistes entendent relayer la mobilisation pour la manifestation organisée par Climate Express à Bruxelles le 2 décembre 2018. Comme tous ceux qui ne sont pas climato-sceptiques, de nombreuses organisations font pression lors des COP et cette année s’appuient sur le manifeste de dfin 2017 des 15.364 scientifiques de 184 pays qui ont émis « un cri d’alarme sur l’état de la planète ». Ce manifeste souligne qu’aujourd’hui « non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés. »

La convergence entre les préoccupations environnementales et les préoccupations sociales est traduite par les partisans d’une grève pour le climat par des considérations comme : « …nous produisons aujourd’hui largement de quoi nourrir toute la planète, largement de quoi la loger, largement de quoi permettre à chacune et chacun de vivre bien. La course à la croissance, qui est également une course au profit, a un impact majeur sur notre environnement. Il est temps de cesser cette course, de nous battre pour répartir mieux ce qui est produit et non pour produire toujours davantage. A nouveau, ceci implique d’avoir des autorités politiques qui fixent des règles plus strictes, s’attaquent à une juste répartition des richesses, et fixent des priorités (transition énergétique rapide vers le 100% renouvelable, réduction du temps d’emploi sans perte de salaire, priorité à la mobilité douce et aux transports publics de qualité, relocalisation de l’activité économique…) permettant de (re)mettre l’économie au service d’un projet de société soutenable ».

En pratique l’option retenue pour le grève est celle d’« une heure d’arrêt de travail qui permet que des discussions puissent avoir lieu sur le sujet sur le lieu du travail ainsi qu’à tout autre endroit public, la rue, les commerces, l’école… ». D’une certaine manière on retrouve ainsi l’esprit des débuts de l’écologie radicale : entre 1970 et 1974 Gébé publiait dans Charlie- Hebdo une bande dessinée qui proposait : « On arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste ». En 1973, Jacques Doillon réalisait un film du même titre (visible gratuitement en ligne) qui rassemblait notamment des jeunes, alors peu connus, qui ont souvent fait de belles carrières artistiques. Jugez-en : Daniel Auteuil, Josiane Balasko, François Béranger, Romain Bouteille, Cabu, François Cavanna, Professeur Choron, Christian Clavier, Coluche, Gérard Depardieu, Delfeil de Ton, Gotlib, Jacques Higelin, Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Miou-Miou, Daniel Prévost, Wolinski… en étaient.

En ce début des années 70, peu après mai 1968, beaucoup prenaient conscience de la nécessité d’un changement de cap dans nos sociétés embourgeoisées. Hélas, après quelques années d’intenses activités militantes, ce fut la révolution néo-conservatrice qui balaya leurs espoirs. Mais aujourd’hui, certains lassés de socialistes rose pâle et d’écologistes assagis, relancent le combat en unissant leurs sensibilités. Lisons leurs constats : « Aujourd’hui, nous produisons largement de quoi nourrir toute la planète, largement de quoi la loger, largement de quoi permettre à chacune et chacun de vivre bien. La course à la croissance, qui est également une course au profit, a un impact majeur sur notre environnement. Il est temps de cesser cette course, de nous battre pour répartir mieux ce qui est produit et non pour produire toujours davantage. A nouveau, ceci implique d’avoir des autorités politiques qui fixent des règles plus strictes, s’attaquent à une juste répartition des richesses, et fixent des priorités (transition énergétique rapide vers le 100% renouvelable, réduction du temps d’emploi sans perte de salaire, priorité à la mobilité douce et aux transports publics de qualité, relocalisation de l’activité économique…) permettant de (re)mettre l’économie au service d’un projet de société soutenable ».

Une grève pour le climat leur semble un bon moyen de faire passer ce message, notamment dans des médias dominants plutôt imperméables à ce discours pourtant de bon sens. Mais pour lancer le projet, ils utilisent les moyens habituels et organisent ainsi des conférences-débat. Une première a déjà eu lieu à Liège et une seconde est programmée pour très bientôt, ce mardi 22 mai à l’ULB à Bruxelles. Comme il est d’usage aujourd’hui, l’événement est porté à la connaissance des intéressés par une page Facebook.

On ne sait encore si les directions syndicales saisiront la balle au bond et décideront d’utiliser ce projet de grève pour le climat pour sortir de leur « cœur de métier » qui est la défense des travailleurs sur leurs lieux de travail, mais les promoteurs du projet essaient de les y inciter en montrant qu’être anticapitaliste en 2018 n’est plus réservé seulement à ceux qui sont épris de justice sociale mais paraît également une nécessité urgente aux yeux de ceux qui ont pris conscience que le système capitaliste mène inéluctablement à la fin de la civilisation.

Alain Adriaens